Les rêves… ce n’est peut-être pas ce que vous croyez !

Simple bruit neuronal ou porte vers l’inconscient ? Découvrez comment la science, Freud et le monde imaginal redéfinissent la véritable nature de vos rêves.


Le rêve occupe une place singulière dans la clinique et dans la pensée sur la psyché humaine. S’en priver comme matériel d’écoute reviendrait, pourrait-on dire, à se priver d’un œil pour regarder la vie psychique : une part du champ de vision se fermerait. Pourtant, le statut à accorder au rêve fait l’objet de lectures très différentes selon les cadres théoriques mobilisés. La science contemporaine tend parfois à le réduire à un simple sous-produit de l’activité cérébrale nocturne, tandis que la psychologie des profondeurs, avec Freud puis Jung, y voit un langage porteur de sens. Une troisième voie, ouverte par le soufi andalou Ibn Arabi et reprise par le philosophe et islamologue Henry Corbin, propose quant à elle de penser le rêve comme la manifestation d’une réalité intermédiaire, ni purement sensible ni purement intelligible. Cet article se propose de parcourir ces trois perspectives neuroscientifique, psychodynamique et imaginale afin de montrer comment elles éclairent, chacune à sa manière, la fonction et le statut du rêve dans la vie psychique.

Le rêve comme épiphénomène : l’hypothèse neuroscientifique de l’activation-synthèse

Une partie des neurosciences contemporaines a proposé de comprendre le rêve non plus comme un message à déchiffrer, mais comme le résultat secondaire d’une activité neuronale. Le modèle de l’activation-synthèse, formulé par Hobson et McCarley (1977), avance que durant le sommeil paradoxal, le tronc cérébral émet des impulsions électriques relativement aléatoires vers les structures corticales supérieures. Le cortex, confronté à cette stimulation interne dépourvue de signification propre, chercherait alors à lui donner une forme narrative cohérente, produisant ainsi ce que le sujet rapporte comme rêve.

Dans cette perspective, le rêve n’aurait pas nécessairement de contenu latent à interpréter au sens freudien : il serait le fruit d’un travail de synthèse a posteriori, une tentative du cerveau d’organiser en récit des signaux qui, à l’origine, n’en comportent pas. Cette hypothèse a eu le mérite de renouveler la compréhension physiologique du sommeil paradoxal et de rappeler que le rêve s’ancre dans une activité cérébrale mesurable. Elle a cependant été nuancée par des travaux ultérieurs, notamment ceux de Mark Solms, qui a montré que des patients présentant des lésions du tronc cérébral pouvaient continuer à rêver, tandis que des lésions de certaines régions antérieures du cerveau pouvaient au contraire abolir l’activité onirique (Solms, 2000). Ces observations suggèrent que le rêve ne se réduit pas à une simple conséquence mécanique

de l’activation du tronc cérébral, et qu’il reste pertinent de s’interroger sur sa fonction psychique, au-delà de son substrat neurophysiologique.


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Le rêve dans la psychologie des profondeurs : de Freud à Jung

Freud et la voie royale vers l’inconscient

Pour Freud, le rêve constitue la « voie royale » d’accès à l’inconscient (Freud, 1900). Il est le produit d’un compromis entre un désir inconscient cherchant à s’exprimer et l’instance censurante qui s’y oppose. Le contenu manifeste du rêve ce qui est effectivement rêvé et rapporté résulte ainsi d’un travail de déformation (condensation, déplacement, figuration, élaboration secondaire) appliqué au contenu latent, c’est-à-dire au désir refoulé. Le rêve permet donc une satisfaction hallucinatoire du désir, tout en le rendant méconnaissable aux yeux de la conscience du dormeur. L’interprétation du rêve consiste, dans cette optique, à défaire ce travail de déformation pour retrouver le désir originaire.

Jung : le symbole, la compensation et la fonction prospective

Avec Jung, le rapport au rêve se transforme profondément. Le rêve n’a plus pour fonction première de dissimuler un contenu inavouable : il parle un langage propre, celui du symbole (Jung, 1964). Le symbole n’est pas un simple déguisement d’un contenu qui pourrait, en droit, être formulé autrement de façon plus directe ; il est le seul mode d’expression possible de certains contenus inconscients qui ne peuvent être représentés autrement, faisant ainsi office de pont entre la conscience et l’inconscient y compris l’inconscient collectif et ses archétypes. Jung attribue au rêve une fonction compensatoire : la psyché, conçue comme un système autorégulé, produirait dans le rêve ce qui fait défaut à l’attitude consciente. Une personne rigide, incapable de lâcher prise dans sa vie éveillée, pourra ainsi rêver qu’elle vole, qu’elle danse ou qu’elle se laisse porter le rêve introduisant dans la psyché une disposition absente de la conscience, en vue d’un rééquilibrage.

Il évoque également une fonction prospective du rêve (Jung, 1916/1954) : certains rêves ne se limiteraient pas à retraiter des contenus passés, mais anticiperaient une évolution psychologique en cours, préparant le sujet à ce qui est en train d’advenir. L’inconscient, dans cette perspective, ne serait donc pas seulement tourné vers ce qui a été refoulé, mais capable, dans certaines circonstances, d’orienter la conscience vers ce qui vient.


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Le rêve et le monde imaginal : Ibn Arabi et Henry Corbin

Une troisième lecture, radicalement différente, se dégage de la pensée du soufi Ibn Arabi (XIIIe siècle), telle qu’elle a été reprise et développée en Occident par le philosophe Henry Corbin. Ibn Arabi distingue le monde sensible, perçu par les sens, et le monde intelligible, celui des essences et des réalités abstraites. Entre ces deux mondes se situerait une région intermédiaire, le monde de l’Imaginal (« ‘âlam al-mithâl »), que Corbin traduira et théorisera sous le terme de mundus imaginalis (Corbin, 1958, 1972).

Ce monde imaginal n’est ni fictif ni purement subjectif : il possède, selon cette tradition, une réalité propre, ontologiquement distincte à la fois du monde matériel et du monde purement intelligible. C’est dans ce monde que se manifestent les réalités spirituelles sous des formes que seule l’imagination créatrice organe de connaissance à part entière, et non simple faculté fantasmatique est en mesure de percevoir et de figurer.

Dans cette perspective, le symbole onirique n’est plus une simple métaphore renvoyant à autre chose que lui-même, comme il pouvait encore l’être, quoique différemment, chez Freud et chez Jung : il devient la manifestation directe, dans l’imaginal, d’une réalité appartenant à un autre ordre d’existence, inaccessible autrement que par cette imagination créatrice. Cette approche permet ainsi de penser un ensemble de phénomènes oniriques que les cadres précédents peinent à intégrer pleinement : les rêves à fonction prospective déjà évoqués par Jung, mais aussi les rêves dans lesquels apparaissent des défunts, des figures angéliques, ou certaines expériences à caractère visionnaire ou prophétique sans qu’il soit nécessaire de les réduire à de simples projections psychiques.

Cette perspective invite alors à une certaine prudence épistémologique : l’absence de perceptibilité sensible d’un phénomène ne suffit pas à en établir l’irréalité. Le monde imaginal, tel que le pensent Ibn Arabi et Corbin, constitue un ordre de réalité à part entière, dont l’accès requiert un mode de connaissance spécifique plutôt qu’un simple prolongement des sens ou de l’entendement discursif.

En somme, le rêve, loin de se laisser enfermer dans une lecture unique, apparaît comme un objet dont la richesse tient précisément à la pluralité des cadres qui permettent de l’aborder. La neuroscience contemporaine, avec le modèle de l’activation-synthèse, en éclaire le substrat physiologique et invite à ne pas surinterpréter systématiquement chaque contenu onirique. La psychologie des profondeurs, de Freud à Jung, y voit un langage du psychisme qu’il s’agisse d’un compromis défensif révélant un désir refoulé, ou d’un symbole porteur de fonctions

compensatoires et prospectives au service de l’individuation. La tradition d’Ibn Arabi et de Corbin, enfin, ouvre une troisième voie, celle d’un monde imaginal doté d’une réalité propre, où le rêve devient le lieu de manifestation d’ordres de réalité qui échappent au sensible sans pour autant être irréels. Pour la clinique, retenir la pluralité de ces lectures, plutôt que d’en privilégier une seule de façon exclusive, permet précisément de ne pas se priver de cet œil supplémentaire par lequel le rêve donne à voir la vie psychique dans toute sa profondeur.

Références

Corbin, H. (1958). L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ‘Arabî. Flammarion.

Corbin, H. (1972). Corps spirituel et Terre céleste : De l’Iran mazdéen à l’Iran shî’ite. Buchet/Chastel.

Freud, S. (1967). L’interprétation des rêves. Presses Universitaires de France. (Ouvrage original publié en 1900)

Hobson JA, McCarley RW. The brain as a dream state generator: an activation-synthesis hypothesis of the dream process. Am J Psychiatry. 1977 Dec;134(12):1335-48. doi: 10.1176/ajp.134.12.1335. PMID: 21570.

Jung, C. G. (1993). La guérison psychologique. Georg Éditeur. (Ouvrage original publié en 1954)

Jung, C. G. (1964). L’homme et ses symboles. Robert Laffont.

Jung, C. G. (1971). Dialectique du Moi et de l’inconscient. Gallimard.

Solms M. Dreaming and REM sleep are controlled by different brain mechanisms. Behav Brain Sci. 2000 Dec;23(6):843-50; discussion 904-1121. doi: 10.1017/s0140525x00003988. PMID: 11515144.

Eliesse Drissi
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Psychologue clinicien
Docteur en neurosciences cognitives, PhD.

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