Quand le corps se souvient : l’EMDR face aux blocages du sportif

Certains athlètes arrivent prêts le jour de la course, et pourtant quelque chose les retient. Si la préparation mentale n’y change rien, il faut parfois chercher du côté de la mémoire, dans un souvenir que le cerveau n’a jamais vraiment rangé. L’EMDR, psychothérapie issue du soin du psychotraumatisme, propose justement d’y revenir.


« Ne peux-tu donc soigner un esprit malade, Extirper le chagrin de la mémoire, effacer ce qu’écrit la démence sur le cerveau… ? » William Shakespeare, Macbeth, acte V, scène 3

Sur le bord d’une piste ou d’un parcours de trail, les entraîneurs voient régulièrement la même chose. Un coureur a fait sa préparation avec sérieux, ses séances sont bonnes, il connaît son allure presque mieux que son prénom. Le matin de la course, rien ne se passe comme prévu. Il part tendu, respire mal, et au bout de deux ou trois kilomètres une petite phrase s’installe dans sa tête (« je ne vais pas tenir », « je suis parti trop vite ») qu’il ne parvient plus à faire taire. Physiquement, tout est là. Mentalement, ça coince. Cet écart entre ce que le corps sait faire et ce qu’il fait réellement intéresse la psychologie du sport, mais aussi les neurosciences, et c’est à leur croisement que se situe cet article.

Face à ces situations, la préparation mentale a beaucoup à offrir. Il reste des cas où elle ne suffit pas, où l’athlète a les bons outils et s’en sert sans que rien ne bouge. On peut alors faire l’hypothèse que le problème n’est pas un manque de compétences, mais un souvenir resté actif. C’est ce qui donne à l’EMDR un intérêt particulier pour le sport. On verra sur quel modèle de la mémoire elle repose, ce qu’on sait de son fonctionnement, et ce qu’en disent les premières études et deux situations cliniques.


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Ce que la préparation mentale sait faire, et ce qu’elle ne touche pas

On peut définir la préparation mentale comme l’entraînement de tout ce qui se joue dans la tête d’un sportif : sa concentration, sa façon de gérer le stress, sa confiance, sa capacité à rebondir après un échec. Dès 1998, Jean Fournier, à l’INSEP, y voyait un apprentissage d’habiletés mentales destinées à préparer l’athlète aux exigences de la compétition. Routines, respiration, dialogue interne, imagerie mentale, les outils sont connus. Sur l’imagerie, d’ailleurs, les neurosciences ont confirmé ce que beaucoup d’entraîneurs pressentaient : imaginer un geste mobilise en partie les mêmes réseaux cérébraux que l’exécuter (Guillot & Collet, 2008).

La plupart de ces outils viennent des thérapies cognitivo-comportementales. Ils servent à apprendre, à s’exercer, et ils agissent principalement au moment où l’émotion monte. Ce sont des outils d’entraînement, pas de soin. Et il y a des sportifs qui ont tout appris, tout répété, chez qui la peur revient pourtant toujours au même endroit, devant le même type de situation. Difficile, dans ces cas-là, d’invoquer un déficit de compétence. Quelque chose de plus ancien semble agir en arrière-plan, comme une alarme réglée il y a des années que personne n’aurait pensé à désactiver.

Une mémoire qui n’a pas fini son travail

L’idée qu’un souvenir puisse rester « en souffrance » n’est pas neuve. À la fin du XIXe siècle, Pierre Janet (1889) décrivait déjà des souvenirs traumatiques mal intégrés à l’histoire de la personne, qui continuaient d’agir à son insu sous forme d’automatismes. La littérature l’avait pressenti bien avant. Chez Shakespeare, Lady Macbeth, somnambule, refait chaque nuit le geste de laver de ses mains un sang qui n’y est plus : le corps rejoue ce que l’esprit ne parvient pas à laisser derrière lui.

Pour un sportif, le passé revient souvent par le corps. Une ligne de départ, une descente technique, une douleur qui se réveille au même kilomètre suffisent parfois à faire resurgir le corps d’autrefois, avec sa peur et ses réflexes de protection.

C’est précisément sur cette intuition que Francine Shapiro, la psychologue américaine à l’origine de l’EMDR, a bâti son modèle du traitement adaptatif de l’information. Notre cerveau, explique-t-elle, sait normalement « digérer » ce que nous vivons et le relier à nos connaissances. Lorsqu’une expérience est trop intense, ce processus peut s’interrompre. Le souvenir est alors conservé tel quel, avec ses émotions, ses sensations et les croyances qui l’accompagnaient, prêt à se réactiver à la moindre ressemblance (Shapiro, 2018).

L’EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing, en français désensibilisation et retraitement par les mouvements oculaires) est apparue en 1987. L’Organisation mondiale de la santé la compte aujourd’hui parmi les thérapies de référence du psychotraumatisme (World Health Organization, 2013). En séance, la personne revient sur un souvenir pénible, dans un cadre sécurisé, pendant que le thérapeute lui propose des stimulations bilatérales alternées. Il s’agit le plus souvent de suivre des yeux un mouvement de gauche à droite, parfois d’écouter des sons alternés ou de recevoir des tapotements sur les genoux.

Le but n’est pas d’effacer le souvenir. Il reste là, mais il perd sa charge et ne provoque plus la même détresse ni les mêmes réactions dans le corps. Une image revient souvent dans les échanges avec les patients, celle d’un cerveau qui finit enfin de digérer ce qui lui était resté en travers.

Reste à comprendre pourquoi ces stimulations agissent, et sur ce point la recherche n’a pas encore tranché. L’hypothèse la plus étayée fait intervenir la mémoire de travail, celle qui nous permet de garder un numéro de téléphone en tête le temps de le composer. Sa capacité étant limitée, penser au souvenir tout en suivant un mouvement des yeux la sature. Le souvenir perd alors de sa netteté et serait « réenregistré » avec une intensité émotionnelle moindre (Van den Hout & Engelhard, 2012). Plus récemment, une équipe allemande a observé que les stimulations bilatérales ralentissaient l’activité frontale du cerveau et faisaient baisser l’activation du corps, notamment le rythme cardiaque et la respiration, chez des patients souffrant de stress post-traumatique comme chez des volontaires en bonne santé (Stingl et al., 2025).


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Ce que la recherche observe chez les sportifs

Dans le sport, les travaux sur l’EMDR se comptent encore sur les doigts de la main. Ils esquissent néanmoins trois usages assez différents.

Avec le protocole Peak Performance, conçu par Sandra Foster et Jennifer Lendl, on ne cherche pas à réparer mais à consolider. Le sportif retrouve le souvenir d’une course réussie (ce qu’il voyait, ce qu’il ressentait, ce qu’il se disait) et les stimulations servent à renforcer cette ressource. Foster (2012) rapporte une confiance plus stable, une meilleure concentration et une anxiété de performance en baisse.

D’autres travaux portent sur ce que les anglophones nomment les blocages de performance. Un geste automatisé depuis des années devient du jour au lendemain impossible à exécuter, alors que le physique et la technique n’ont pas bougé. Les golfeurs ont un mot pour ça, les « yips » ; en gymnastique, c’est le salto qui ne part plus. Et plus l’athlète tente de reprendre le contrôle consciemment, plus le blocage semble se durcir. Bennett et ses collègues (2017) ont suivi un golfeur professionnel incapable de putter correctement depuis onze ans. En combinant l’EMDR à une reprise très progressive du geste, il a retrouvé ses sensations, compétition comprise. Denis Hauw (2025) propose de relire ces blocages à partir du modèle de Shapiro : une chute, une erreur décisive ou une humiliation publique laisseraient une trace mal intégrée, qui continuerait longtemps après à déclencher des réflexes de protection.

Le retour de blessure constitue le troisième terrain. Quatre sportifs autorisés à reprendre, mais qui gardaient des symptômes de stress post-traumatique, ont vu leur anxiété diminuer et leur confiance remonter après une seule séance d’EMDR. Deux semaines plus tard, l’effet persistait, et des mesures cardiaques suggéraient une meilleure régulation du système nerveux autonome (Reynoso-Sánchez & Hoyos-Flores, 2023).

Tout cela reste fragile : ce sont des études de cas ou de très petits groupes, sans groupe de comparaison. Si l’EMDR a fait ses preuves dans le traitement du psychotraumatisme, son intérêt pour la performance sportive demande encore à être confirmé.

Deux trajectoires

Un accompagnement de ce type se déroule le plus souvent en quatre temps. On commence par stabiliser, en aidant l’athlète à installer des ressources, comme ce « lieu sûr », une image apaisante vers laquelle il pourra revenir si les séances deviennent éprouvantes. Vient ensuite le retraitement du souvenir qui paraît à l’origine du blocage. On renforce alors une qualité dont il a besoin, souvent le calme ou la confiance. Enfin, il se projette dans sa prochaine échéance à travers un « scénario du futur », qui ressemble beaucoup à l’imagerie mentale. Le travail reste centré sur l’histoire sportive. Les deux situations qui suivent sont tirées de ma pratique ; les prénoms ont été modifiés et les deux sportifs ont donné leur accord pour que leur histoire soit publiée.

Arthur, trente ans, ancien rameur de niveau national, court aujourd’hui en club et vise 2 h 45 sur un grand marathon international. Il se met une forte pression, rumine dès que la course approche et redoute surtout d’avoir mal. Un souvenir émerge : les Championnats de France d’aviron, où, avant le départ, il avait été envahi par une peur panique de la souffrance, face à un entraîneur auprès de qui il ne se sentait pas en sécurité. Il en garde une formule : « marche ou crève ».

Après le retraitement de ce souvenir, le travail a porté sur sa capacité à rester dans l’effort quand il devient pénible, puis sur la préparation du marathon. Arthur a fini en 2 h 57 sur un parcours difficile, mais surtout avec plaisir : la douleur ne l’effraie plus, elle fait partie de la course. Lui-même relie ce changement à l’ensemble de son suivi, cohérence cardiaque comprise, sans qu’on puisse isoler clairement la part de l’EMDR.

Paul, trente-sept ans, court des ultra-trails. Il enchaîne les courses et récupère peu. Après un 175 km, un marathon et un semi en quelques mois, une douleur s’installe dans le mollet. Des mois de soins plus tard, les examens ne montrent aucune lésion, et la douleur persiste.

La veille d’un semi-marathon, il boite. Une séance de SIBAM lui est proposée, un modèle issu du Somatic Experiencing de Peter Levine, qui explore cinq dimensions de l’expérience : sensations, images, comportements, émotions et sens (Levine, 2010). La douleur diminue franchement dans les jours suivants. Après une seconde séance, Paul reprend l’entraînement et, cinq mois plus tard, termine un ultra de 100 km sans gêne. Un seul cas ne démontre rien, mais il invite à se demander, une fois les causes physiques écartées, quelle part la charge émotionnelle prend dans une douleur qui s’éternise.


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Libérer le corps de sa mémoire

Le corps d’un sportif garde la trace de ce qu’il a vécu, et l’entraînement ne suffit pas toujours à l’en délester. La préparation mentale apprend à faire face à l’alarme lorsqu’elle se déclenche. L’EMDR propose de remonter jusqu’à ce qui l’a déclenchée la première fois, pour que le corps réponde de nouveau au présent plutôt qu’au souvenir.

Cette approche ne se substitue ni à l’entraînement ni à la préparation mentale, et elle demande un thérapeute formé, travaillant en lien avec les autres personnes qui entourent l’athlète. La recherche, elle, ne fait que commencer. Il faudra des études contrôlées pour préciser les indications, et pour répondre à une question toujours ouverte : les stimulations bilatérales apportent-elles vraiment davantage qu’une simple visualisation ? En attendant, pour certains athlètes, l’EMDR ouvre une voie que les outils habituels ne permettaient pas d’emprunter, et rappelle que la performance se joue aussi à la croisée du corps, de la mémoire et de l’histoire de chacun.

Références

Bennett, J., Bickley, J., Vernon, T., Olusoga, P., & Maynard, I. (2017). Preliminary evidence for the treatment of performance blocks in sport: The efficacy of EMDR with graded exposure. Journal of EMDR Practice and Research, 11(2), 96–120. https://doi.org/10.1891/1933-3196.11.2.96

Foster, S. L. (2012). Integrating positive psychology applications into the EMDR Peak Performance protocol. European Review of Applied Psychology, 62(4), 213–217. https://doi.org/10.1016/j.erap.2012.04.005

Fournier, J. (1998). Introduction à l’entraînement mental. Les Cahiers de l’INSEP, 22, 71.

Guillot, A., & Collet, C. (2008). Construction of the motor imagery integrative model in sport: A review and theoretical investigation of motor imagery use. International Review of Sport and Exercise Psychology, 1(1), 31–44. https://doi.org/10.1080/17509840701823139

Hauw, D. (2025). L’EMDR au service des blocages en sport : théorie, pratique et étude de multiples cas cliniques. Pratiques Psychologiques, 31(3), 193–205. https://doi.org/10.1016/j.prps.2024.11.005

Janet, P. (1889). L’automatisme psychologique. Félix Alcan.

Levine, P. A. (2010). In an unspoken voice: How the body releases trauma and restores goodness. North Atlantic Books.

Reynoso-Sánchez, L. F., & Hoyos-Flores, J. R. (2023). A single-session Eye Movement Desensitization and Reprocessing (EMDR) therapy reduces anxiety and improves self-confidence in athletes with post-traumatic stress associated with injury. International Journal of Sport Studies for Health, 5(2), 9–17. https://doi.org/10.61838/kman.intjssh.5.2.2

Shakespeare, W. (2016). Macbeth (Y. Bonnefoy, trad.). Gallimard. (Œuvre originale publiée en 1623)

Shapiro, F. (2018). Eye Movement Desensitization and Reprocessing (EMDR) therapy: Basic principles, protocols, and procedures (3rd ed.). Guilford Press.

Stingl, M., Schäflein, E., Spieler, D., Henn, M., Hanewald, B., & Sack, M. (2025). Bilateral stimulation: Differential effects in EEG and peripheral physiology. BJPsych Open, 11(6), e278. https://doi.org/10.1192/bjo.2025.10887

Van den Hout, M. A., & Engelhard, I. M. (2012). How does EMDR work? Journal of Experimental Psychopathology, 3(5), 724–738. https://doi.org/10.5127/jep.028212

World Health Organization. (2013). Guidelines for the management of conditions specifically related to stress. World Health Organization.

Suzanne Ridgeway
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Psychanalyste et thérapeute EMDR.
Suzanne Ridgeway exerce en libéral à Paris depuis vingt ans. Formée à l'Université Paris 7, titulaire d'un DU de préparation mentale du sportif (Université de Lille), elle est membre de la FF2P et du groupe Synergie EMDR et Clinique. Elle organise des ateliers de préparation mentale pour tous publics à Paris. Coureuse de marathon et de trails longs, elle est aussi entraîneuse de course à pied FFA dans un club parisien.

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