Un cerveau en développement face à l’attention
Pourquoi les adolescents décrochent ils si facilement, même lorsqu’ils essaient de se concentrer ? Une nouvelle étude montre que l’attention du cerveau adolescent est bien plus instable et dynamique qu’on ne l’imaginait.
L’attention n’est pas localisée dans une région unique du cerveau. Elle repose sur la coordination de plusieurs grands réseaux neuronaux, dont l’équilibre évolue au cours du développement. Parmi eux, le réseau du mode par défaut joue un rôle central : il est particulièrement actif lorsque l’esprit se tourne vers des pensées internes, des souvenirs ou des scénarios imaginaires. À l’inverse, les réseaux de contrôle attentionnel et de saillance participent à la sélection des informations pertinentes et au maintien de l’engagement dans une tâche.
À l’adolescence, ces réseaux ne sont pas encore totalement stabilisés. Les connexions à longue distance, notamment entre les régions frontales impliquées dans le contrôle cognitif et d’autres aires du cerveau, continuent de se renforcer. Cette maturation progressive pourrait expliquer pourquoi l’attention semble plus sensible aux distractions, aux émotions et aux fluctuations internes à cet âge. Le cerveau adolescent paraît osciller plus facilement entre différents états fonctionnels, rendant l’attention moins prévisible, mais parfois aussi plus flexible. Dans ce contexte, les chercheurs s’intéressent de plus en plus à l’attention dite « interne », c’est-à-dire dirigée vers des sensations corporelles comme la respiration. Ce type d’attention est souvent présenté comme relativement stable, car il repose sur un signal simple et répétitif. Mais cette stabilité est-elle réellement observable du point de vue cérébral ?
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Observer l’attention en temps réel dans le cerveau adolescent
Pour répondre à cette question, l’équipe dirigée par Isaac N. Treves a étudié 72 adolescents âgés de 13 à 18 ans à l’aide de l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle. Les participants réalisaient une tâche de comptage de la respiration, inspirée des pratiques d’attention focalisée, comparée à des périodes de repos. L’originalité de l’étude réside dans l’analyse non seulement de la connectivité cérébrale moyenne, mais aussi de sa dynamique, c’est-à-dire de la manière dont les réseaux interagissent et se reconfigurent d’un instant à l’autre.
Les résultats confirment d’abord une observation déjà bien documentée en neurosciences : se concentrer sur sa respiration modifie la manière dont le cerveau fonctionne. Par rapport au repos, les régions impliquées dans le contrôle attentionnel montrent davantage de coordination, tandis que certaines zones associées au vagabondage mental deviennent moins dominantes. Autrement dit, lorsque l’attention est dirigée vers le souffle, le cerveau tend à adopter une configuration davantage associée au maintien de l’attention et moins tournée vers les pensées spontanées. Mais cette vue d’ensemble ne suffit pas à décrire ce qui se passe réellement. En observant le cerveau instant après instant, les chercheurs ont montré qu’il ne reste jamais dans un seul état stable. Plusieurs configurations cérébrales apparaissent et disparaissent au cours de la tâche. Certaines sont plus fréquentes lorsque les adolescents se concentrent sur leur respiration que lorsqu’ils sont au repos, ce qui suggère que l’attention correspond à des modes particuliers de fonctionnement du cerveau.
Cependant, un point important ressort de l’analyse : ces états cérébraux typiquement associés à l’attention ne coïncident pas toujours avec une concentration efficace. Les moments où les adolescents comptent correctement leur respiration ne sont pas systématiquement liés aux configurations cérébrales les plus attendues. À l’inverse, certains états observés surtout au repos peuvent parfois accompagner une attention correcte. L’attention ne semble donc pas reposer sur un mécanisme unique et stable, mais plutôt sur une alternance de modes de fonctionnement.
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Une attention plus fluctuante qu’on ne l’imagine
Ces résultats remettent en question l’idée selon laquelle l’attention fonctionnerait comme un bouton que l’on pourrait activer durablement. Chez les adolescents, elle ressemble davantage à un équilibre instable, marqué par des passages constants entre engagement et distraction. Même lorsque la tâche est simple et l’environnement calme, le cerveau continue de changer d’état. Cette instabilité ne doit pas forcément être interprétée comme un signe d’échec ou de faiblesse cognitive. Elle pourrait refléter un cerveau encore en phase de réorganisation fonctionnelle. Certains chercheurs estiment d’ailleurs que cette variabilité pourrait aussi participer à une certaine souplesse cognitive et à une meilleure adaptation face à des situations nouvelles.
L’étude montre également que chaque adolescent présente un fonctionnement attentionnel partiellement différent. Les marqueurs neuronaux observés variaient fortement d’un individu à l’autre, ce qui rappelle les limites des approches uniformes lorsqu’il s’agit d’évaluer ou d’entraîner l’attention. Ces résultats pourraient également alimenter certaines réflexions sur le fonctionnement scolaire à l’adolescence. Ils invitent à considérer que les fluctuations de l’attention font probablement partie du fonctionnement normal du cerveau en développement. Dans cette perspective, l’enjeu serait peut-être moins d’exiger une concentration continue que d’aider les adolescents à retrouver progressivement le fil d’une tâche après un moment de décrochage. Au regard des neurosciences du développement, l’attention apparaît donc moins comme une capacité fixe que comme un processus en construction permanente. Chez les adolescents, elle reflète un cerveau encore en maturation, traversé de variations constantes qui traduisent à la fois sa vulnérabilité et sa capacité d’adaptation.
Références
Treves, I. N., Kucyi, A. K., Tierney, A. O., Balkind, E., Whitfield-Gabrieli, S., Schuman-Olivier, Z., Gabrieli, J. D. E., & Webb, C. A. (2025). Dynamic functional connectivity signatures of focused attention on the breath in adolescents. Cerebral cortex (New York, N.Y. : 1991), 35(2), bhaf024.
