Le cerveau n’est jamais seul :  Repenser le cerveau à partir de la présence des autres 

 Depuis plus d’un siècle, la psychologie expérimentale montre que la présence d’autrui modifie nos performances et nos comportements. Les neurosciences contemporaines confirment aujourd’hui que cette influence dépasse largement la motivation ou le stress : la simple présence d’un autre reconfigure l’organisation fonctionnelle du cerveau. 

Ce constat ouvre une question plus profonde encore: et si la présence d’autrui ne changeait pas seulement ce que nous faisons, mais la manière même dont il faut penser le cerveau humain? 


Il y a quelqu’un ? 

Vous entrez dans un lieu apparemment vide. Avant même d’agir, avant même de penser quoi que ce soit de façon consciente, une question oriente déjà le travail de votre cerveau : êtes-vous réellement seul, ou quelqu’un d’autre est-il là ? 

La scène paraît banale. Elle ne l’est pas. 

Car le cerveau ne traite pas seulement l’espace physique qui l’entoure. Il évalue aussi, d’emblée, la présence ou l’absence d’autrui. Et l’absence elle-même n’est pas neutre : elle constitue une information à établir. 

Bien sûr, toutes les présences ne se valent pas. Une présence familière, indifférente, secourable, intrusive ou menaçante ne modifie pas le cerveau de la même façon. Mais c’est justement ce qui importe ici : avant même d’en distinguer la qualité, le cerveau est déjà organisé par une variable plus fondamentale — présence, absence, qualité de la présence. 

L’idée peut sembler simple. Pourtant, elle reste largement absente de notre manière habituelle de penser le cerveau. 

Du constat expérimental à la question théorique 

Pendant longtemps, les effets de la présence ont été interprétés comme des effets secondaires : davantage d’activation, davantage de stress, davantage de vigilance. En d’autres termes, la présence était conçue comme un simple contexte venant moduler un cerveau fondamentalement individuel. 

Parallèlement, les neurosciences ont cherché à identifier un « cerveau social », c’est-à-dire un ensemble de régions spécialisées dans les relations avec autrui. Cette approche a produit des avancées majeures, en mettant au jour des réseaux impliqués dans la perception sociale, l’empathie ou la mentalisation. 

Mais elle repose sur une hypothèse implicite : le social serait une fonction particulière du cerveau, localisable dans certaines structures. 

Or, un ensemble croissant de travaux conduit aujourd’hui à déplacer cette perspective. 

La simple présence : un siècle de recherches 

Depuis plus d’un siècle, les psychologues étudient un phénomène d’une simplicité désarmante : nous ne pensons pas et ne nous comportons pas de la même manière lorsque nous sommes seuls ou lorsque d’autres sont présents. En 1898, Norman Triplett observe que des cyclistes roulent plus vite lorsqu’ils courent ensemble que lorsqu’ils roulent seuls. Quelques décennies plus tard, Floyd Allport donne un nom à ce phénomène : la « facilitation sociale ». 

Les premières expériences montrent que les tâches simples ou bien maîtrisées sont souvent facilitées par la présence d’autrui, alors que les tâches plus complexes peuvent au contraire être perturbées. Longtemps, on a interprété ces effets comme une simple hausse d’activation. Les recherches ont ensuite affiné cette lecture : la présence modifie l’allocation attentionnelle elle-même. Elle renforce les réponses dominantes, concentre les ressources sur les automatismes, ou détourne une partie des capacités cognitives vers la surveillance sociale lorsque l’autre est perçu comme évaluateur. 

Autrement dit, la présence agit au coeur même des mécanismes cognitifs. Et elle agit avant toute interaction explicite. La socialité ne commence pas seulement lorsque nous communiquons, coopérons ou cherchons à comprendre les intentions d’autrui ; elle commence déjà avec le fait qu’un autre soit là. 

Plus frappant encore, ces effets ne sont pas propres à l’être humain. Des études menées chez de nombreuses espèces — des insectes aux primates — montrent que la simple coprésence modifie la recherche alimentaire, la construction du nid, la vigilance ou la résolution de problèmes. La présence n’est donc pas un simple décor. Elle constitue une variable biologique fondamentale. 

On en trouve même une forme primitive chez les bactéries. Grâce au quorum sensing, ces micro-organismes détectent la densité de leurs congénères et ajustent collectivement leur comportement. Bien avant l’apparition du cerveau, la vie était déjà sensible à la présence. 

Cette tradition de recherche en psychologie sociale reste pourtant largement absente des conceptions classiques du « cerveau social », centrées surtout sur les structures impliquées dans l’interaction, la mentalisation ou l’empathie. Or ces travaux montrent qu’une part entière de la socialité se joue en amont de ces processus : dans la manière dont la présence d’autrui reconfigure d’emblée le fonctionnement du cerveau et du comportement. 


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Dépasser le cadre du « cerveau social » 

Il ne s’agit donc pas de nier l’existence de systèmes spécialisés du social. Il s’agit de reconnaître qu’ils reposent eux-mêmes sur une condition plus générale : un cerveau globalement calibré par la présence des autres. 

Les recherches récentes en neurosciences des systèmes montrent en effet que la présence d’autrui ne se contente pas d’activer certaines régions. Elle modifie l’organisation d’ensemble du cerveau. Lorsque nous sommes en présence d’un autre individu, même sans interaction explicite, la dynamique des réseaux cérébraux change : équilibre entre intégration et ségrégation, allocation des ressources attentionnelles, hiérarchisation des informations pertinentes, stabilité des états cérébraux. 

Ce point est décisif. Le cadre classique du « cerveau social » a été extraordinairement fécond pour identifier des régions ou des réseaux impliqués dans la reconnaissance des visages, l’inférence des intentions, l’empathie ou la mentalisation. Mais il décrit surtout des processus sociaux déjà constitués : percevoir autrui, le comprendre, interagir avec lui. Il dit beaucoup moins de la condition plus élémentaire qui rend ces processus possibles : le fait qu’un cerveau humain fonctionne d’emblée dans un monde peuplé d’autres cerveaux. 

Autrement dit, la présence d’autrui n’est pas simplement un stimulus social parmi d’autres. Elle agit comme une condition de fond, un paramètre organisateur qui modifie la façon dont le cerveau distribue ses ressources, stabilise ses états et hiérarchise ce qui compte. Il ne s’agit donc pas seulement d’activation locale, mais d’une transformation du régime même de fonctionnement du cerveau. 

À ce niveau, le déplacement théorique est majeur : le cerveau ne devient pas social lorsqu’il interagit. Il est déjà configuré, en permanence, par la présence des autres. 

La socialité comme propriété émergente 

Ce déplacement conduit à repenser la notion même de socialité. 

La socialité — c’est-à-dire notre manière d’être orientés vers les autres — ne peut plus être comprise uniquement comme le produit de structures spécialisées. Elle apparaît comme une propriété émergente du fonctionnement global du cerveau. Non pas une fonction ajoutée à un cerveau d’abord individuel, mais une propriété qui se forme à partir d’un cerveau développé, calibré et continuellement ajusté dans un environnement social. 

De la régulation énergétique à l’attention, de la plasticité synaptique à la dynamique des réseaux, le cerveau humain fonctionne dans un environnement implicitement social. Chez le primate, certaines populations neuronales modifient leur activité selon que l’individu est seul ou en présence d’un congénère. Chez l’humain, des travaux récents montrent que la présence d’autrui influence l’efficacité du couplage entre régions cérébrales et reconfigure la coopération entre grands réseaux fonctionnels. 

Être seul n’est pas la condition de base. C’est une situation particulière, que le cerveau doit d’abord établir, et qui lui demande souvent un effort supplémentaire. C’est aussi ce que suggèrent les travaux sur la régulation distribuée : en présence d’autrui, surtout lorsque cette présence est fiable et non menaçante, une partie de la charge adaptative peut être partagée. À l’inverse, une présence évaluative ou menaçante redistribue les ressources vers la vigilance et la surveillance sociale. 

Cette idée prend une résonance particulière lorsqu’on la replace dans une perspective développementale. Le cas de Victor de l’Aveyron, souvent présenté comme celui de « l’enfant sauvage », rappelle de façon saisissante que le cerveau humain ne se développe pas seulement dans un environnement physique, mais dans un monde de présences humaines. Privé très tôt de relations structurantes, Victor n’a jamais pu acquérir pleinement le langage ni certaines formes d’ajustement social, malgré les efforts éducatifs entrepris par Jean Itard. Son histoire montre que l’absence prolongée d’autrui n’est pas un simple manque d’interactions : elle constitue une condition développementale radicale, capable d’altérer durablement les trajectoires du cerveau et de la cognition. Pour une mise en perspective plus détaillée de ce cas, voir sur cette même plateforme : La fenêtre manquée : l’histoire de Victor, l’enfant sauvage

On voit alors que la vraie question n’est pas seulement de savoir s’il y a quelqu’un, mais aussi qui est là, dans quel contexte, et avec quelles conséquences pour l’état du système. La présence n’a donc rien d’un effet uniforme. Mais c’est précisément ce qui renforce son importance théorique : présence, absence et qualité de la présence constituent ensemble une variable fondamentale d’organisation. 

Dans cette perspective, la présence d’autrui n’est pas un simple facteur contextuel. Elle constitue une condition d’organisation du cerveau humain — et, avec elle, une nouvelle manière de penser la socialité. 

Implications pour la pratique clinique 

Ce cadre éclaire d’un jour nouveau la pratique psychothérapeutique. 

Dans le cabinet, la présence du thérapeute ne se réduit pas à un soutien relationnel ou émotionnel. Elle modifie les états cérébraux dans lesquels les difficultés du patient sont inscrites. Avant même les mots, avant même l’interprétation, la qualité de présence agit comme une contrainte régulatrice : elle peut déplacer un système dominé par l’hypervigilance vers un état compatible avec l’exploration et la transformation. 

Cela ne signifie évidemment pas que toute présence apaise, ni que la présence soigne par elle-même. Une présence peut sécuriser, mais elle peut aussi être perçue comme intrusive, évaluative, imprévisible ou menaçante. Là encore, il ne s’agit pas d’un effet uniforme, mais d’une organisation cérébrale sensible à la qualité de la présence. En clinique, cela oblige à prendre au sérieux ce qui se joue avant même le contenu verbal : rythme, stabilité, disponibilité, tonalité de la voix, manière d’occuper l’espace, possibilité pour le patient de sentir qu’il n’est pas seul face à son expérience. 

La relation thérapeutique devient ainsi un environnement neurobiologique actif. Elle n’est pas seulement un cadre pour parler de soi ; elle est aussi une situation dans laquelle le cerveau peut quitter certains régimes dominés par l’alerte, la fragmentation ou la défense, pour retrouver une stabilité compatible avec la symbolisation, l’apprentissage et le changement. 

Dans cette perspective, la présence n’est pas un supplément humain à la technique. Elle fait partie des conditions mêmes de l’efficacité thérapeutique. 


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Vers un nouveau cadre 

Les neurosciences suggèrent aujourd’hui une idée simple, mais lourde de conséquences : la présence d’autrui n’est pas un facteur parmi d’autres. Elle participe à l’organisation même du cerveau. 

Dans cette perspective, la socialité ne relève plus d’un « cerveau social » circonscrit. Elle émerge d’un cerveau entièrement façonné, à tous les niveaux, par la présence des autres. Les systèmes spécialisés du social gardent toute leur importance, mais ils apparaissent désormais sur fond d’une réalité plus générale : le cerveau humain s’est développé dans la présence, sous la présence, et à partir de la présence. 

Le cerveau humain n’est donc pas seulement capable de relations. Il est, dès l’origine, un cerveau de la présence. 

Pour aller plus loin 

Pour une exploration plus clinique et expérientielle des effets de la présence sur l’état interne — stress, attention, sentiment de sécurité — voir : Présence et cerveau : pourquoi la simple présence des autres modifie notre état interne.

Références 

Beckes, L., & Coan, J. A. (2011). Social baseline theory: The role of social proximity in emotion and economy of action. Social and Personality Psychology Compass, 5(12), 976–988. 

Bennani, A., El Ahmadi, A., Channouf, A., Boujraf, S., Benzagmout, M., & Boussaoud, D. (2023). Social facilitation and bilingual cognitive advantage: Bridging social psychology and psycholinguistics. Heliyon, 9, e13239.

Boussaoud, D. (2026). The Brain of Presence: A Foundational Framework for Social Neuroscience. PsyArXiv. 

Charaf, K., Agoub, M., & Boussaoud, D. (2024). Associative learning and facial expression recognition in schizophrenic patients: Effects of social presence. Schizophrenia Research: Cognition, 35, 100295.

Coan, J. A., Schaefer, H. S., & Davidson, R. J. (2006). Lending a hand: Social regulation of the neural response to threat. Psychological Science, 17(12), 1032–1039. 

Demolliens M, Isbaine F, Takerkart S et al. Social and asocial prefrontal cortex neurons: a new look at social facilitation and the social brain. Soc Cognit Affective Neurosci 2017;12:1241–48. 

Esmaeili A, Demolliens M, Viersen M, Ziaeemehr A, Isbaine F, Huguet P, Zaal F, Jirsa V, Boussaoud D*, Hashemia H* (2025). Probing other’s Presence: Probabilistic Inference Across Brain Scales Reveals Enhanced Excitatory Synaptic Efficacy. Communications Biology, 8, Article number: 1608 (2025). 

Tricoche, L., Royer d’Halluin, M., Meunier, M., & Pélisson, D. (2025). Neural bases of social facilitation and inhibition: How peer presence affects elementary eye movements. Social Cognitive and Affective Neuroscience, 19(1), nsae079 

Driss Boussaoud
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Directeur de Recherche émérite au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) et neuroscientifique à l'Institut de Neurosciences des Systèmes (Inserm & Aix-Marseille Université). Ses travaux portent sur les mécanismes neuronaux de la perception, de l'attention, de l'apprentissage, des fonctions exécutives et du comportement social, en combinant neurophysiologie, neurosciences des systèmes, neurosciences cognitives et approches computationnelles.

Parallèlement à son parcours de chercheur, il s'est formé à la psychologie clinique et à la psychothérapie. Il exerce aujourd'hui une activité clinique centrée sur la neuropsychologie, le psychotraumatisme, l'EMDR et les approches intégratives. Cette double expérience, fondamentale et clinique, nourrit une démarche translationnelle visant à rapprocher les neurosciences des mécanismes du fonctionnement psychologique, de la souffrance psychique et de la santé mentale.

Très engagé dans la coopération scientifique internationale, il a coordonné le Consortium Franco-Marocain de Neurosciences (GDRI-CNRS) ainsi que le consortium euro-méditerranéen NEUROMED, qui ont favorisé les échanges entre laboratoires, doctorants et jeunes chercheurs de plusieurs pays méditerranéens. Il est également l'un des fondateurs de la Mediterranean Neuroscience Society (MNS), dont il a été le premier président. Au cours de sa carrière, il a encadré de nombreux doctorants, post-doctorants et jeunes chercheurs, en France comme au Maroc, contribuant ainsi à la formation d'une nouvelle génération de neuroscientifiques.

Ses recherches récentes portent sur le rôle de la présence sociale dans le fonctionnement cérébral. Après la découverte des neurones sociaux dans le cortex préfrontal du primate (Demolliens et al., 2017), ses travaux ont montré que la présence sociale influence le contrôle cognitif (Bennani et al., 2023), module certains processus d'apprentissage dans la schizophrénie (Charaf et al., 2024) et modifie l'organisation des réseaux cérébraux attentionnels ainsi que l'efficacité synaptique (Esmaeili et al., 2025). Dans le prolongement de ces travaux, il développe aujourd'hui le programme de recherche Le Cerveau de la Présence (Brain of Presence), qui vise à jeter les bases d'une neuroscience de la présence sociale et à proposer un cadre intégratif reliant les neurosciences fondamentales, la psychologie, le développement humain et la psychothérapie. Cette synthèse théorique est développée dans un article en libre accès publié sur OSF/PsyArXiv.

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