La crise : Quand le système vacille autant que l’individu
La crise est souvent pensée comme une rupture individuelle, un moment de fragilité psychologique ou d’effondrement émotionnel. Mais les recherches en psychologie et en sciences des organisations montrent qu’elle dépasse largement la sphère intime : les institutions elles-mêmes peuvent entrer en crise lorsque leurs mécanismes habituels ne suffisent plus à faire face à l’urgence, à l’incertitude et à la menace.
La vie humaine n’est pas toujours dans un état de stabilité ; elle est marquée par des fluctuations et des événements soudains et exceptionnels. Ces événements nécessitent une intervention particulière, car ils dépassent les capacités ordinaires de l’individu : c’est ce que l’on désigne par le concept de crise ou de situation difficile.
Ainsi, les crises et les situations difficiles indiquent l’existence de mouvements et de points critiques dans la vie de l’être humain. Ces crises peuvent être perçues par certains comme des souffrances négatives, tandis que d’autres les considèrent parfois comme de réelles opportunités de réussite et d’apprentissage. À titre d’exemple, la crise liée au licenciement soudain d’un employé peut apparaître comme un effondrement et une fin douloureuse, dans la mesure où ce travail représente pour lui sa principale source de subsistance et de revenu pour ses enfants et sa famille. Cependant, d’un autre point de vue, cette situation peut parfois constituer une véritable opportunité de rechercher un emploi meilleur que le précédent, voire offrant un salaire ou des conditions de travail plus favorables.
Ce concept est considéré comme l’un des concepts centraux de la psychologie en général et de la psychologie du travail et des organisations en particulier. Ce concept a connu une évolution historique significative, débutant par la médecine, passant par les domaines politiques pour aboutir enfin au champ des sciences sociales et psychologiques. En effet, ce mot est utilisé pour désigner des crises sanitaires et pathologiques ; il sert également à exprimer des crises politiques et diplomatiques ; on peut aussi parler de crises psychologiques et sociales.
L’article de Lindemann (1944) sur le deuil aigu, rédigé suite à l’incendie du Coconut Grove à Boston, constitue le moment fondateur du concept de crise en psychologie et la première étape de la théorie de la crise (Roberts, 2000). Lindemann y définit la crise comme une réponse naturelle à un événement stressant qui dépasse les capacités d’adaptation de l’individu. De ce fait, la crise s’est imposée comme un thème central de la recherche scientifique, en particulier dans le champ de la santé mentale.
Cependant, c’est Gerald Caplan (1964) qui a véritablement jeté les bases méthodologiques de l’intervention de crise, complété par les travaux d’autres chercheurs comme Aguilera et Messick (1974) qui ont élaboré un modèle appliqué pour comprendre les déterminants des crises et ses modes de résolution. S’ajoutent également les travaux d’Hermann (1963) qui a lié la crise aux organisations, ainsi que les travaux de Mitroff (1994) et d’autres auteurs, lesquels ont défini les dimensions des crises et l’ont considérée comme une situation susceptible d’intervention et de gestion. Ainsi, le concept de crise a connu une évolution importante et a été abordé par plusieurs théories et approches.
À ce stade, la question de la crise n’est plus restreinte au seul champ de la santé mentale individuelle, mais s’est étendue aux domaines des organisations administratives et politiques, avec l’émergence d’un concept complémentaire, à savoir la gestion de crise. Les crises ne sont plus des événements rares ou anormaux ; elles font partie intégrante de la vie organisationnelle et doivent, par conséquent, être gérées de manière systémique (Mitroff, 1988). La crise est considérée comme une situation naturelle à laquelle l’individu peut être confronté, l’entraînant dans une souffrance psychologique ; elle peut également toucher les institutions et menacer leurs objectifs ainsi que leur continuité.
Dès lors, le concept de crise possède des caractéristiques spécifiques qui nécessitent une compréhension approfondie afin de faciliter les processus d’intervention pour y faire face. Parmi les problématiques soulevées dans ce contexte, notamment la question de savoir si la crise peut être considérée comme une maladie psychique nécessitant un traitement, ou plutôt comme une situation naturelle. Se pose également la question de la définition : la crise est-elle liée à l’individu ou relève-t-elle du système organisationnel ? À travers cet article, nous tenterons ainsi de revisiter le concept de crise, d’en préciser les significations et de déterminer s’il s’agit d’un phénomène individuel pathologique ou d’un processus systémique organisationnel, en nous appuyant sur les travaux de Lindemann, Caplan et Hermann.
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De la racine grecque à la modernité : Les visages de la crise
Le mot « crise » provient du grec ancien krisis, qui signifie « jugement, décision, moment décisif » ; il dérive du verbe krinein, qui veut dire « séparer, décider, juger ». Cette idée de décision et de moment critique est à l’origine du sens du terme (dictionnaire Orthodidacte). Ce mot trouve ses racines dans la médecine grecque, où il désignait le moment décisif d’une maladie, marquant la frontière entre la guérison et la mort (Koselleck, 2006). Hippocrate l’utilisait déjà pour désigner le point critique d’une pathologie (Nitten, 2004). C’est pour cette raison que l’usage de cette notion persiste encore aujourd’hui dans le domaine médical (crise cardiaque, crise d’épilepsie, etc.). Dans ce contexte, la crise exprime une phase délicate dans l’évolution de l’état de santé, où le cours de la situation se décide soit en faveur du rétablissement, soit vers l’aggravation.
Dans une crise politique, la crise est considérée comme un tournant décisif dans le parcours de l’État, ce qui appelle à la prise de décision cruciale pouvant conduire soit au rétablissement de l’équilibre, soit à l’intensification du conflit. Cela ne signifie donc pas que la crise soit uniquement liée à la maladie individuelle ; elle s’étend également aux organisations et aux institutions.
Selon le dictionnaire Larousse, le terme crise désigne une période difficile ou un état de perturbation profonde dans un contexte personnel ou collectif, ou encore une situation pathologique ; il peut également renvoyer à l’aggravation soudaine d’un état physique ou psychique. Elle englobe différentes acceptations, notamment des crises affectives, sociales, économiques ou biologiques.
Sur la base de ces éléments, il est possible de dégager les composantes qui constituent la structure définitionnelle de la notion de crise, et ce à travers trois dimensions principales :
- Une dimension temporelle, dans la mesure où la crise n’est pas un état permanent, mais un moment intensifié, marqué par la pression et l’urgence qui imposent une prise de décision immédiate.
- Une dimension de déséquilibre, correspondant à une rupture du fonctionnement du système, où les mécanismes habituels d’adaptation et de régulation deviennent inopérants.
- Une dimension de transformation, la crise pouvant déboucher soit sur un effondrement ou une aggravation, soit sur la naissance d’un nouvel équilibre. C’est précisément cette ouverture issue de la crise qui la rend pensable, compréhensible et gérable, et non pas uniquement assimilable à une catastrophe, à condition d’en saisir les mécanismes et les dynamiques internes.
Afin de mieux comprendre ce que l’on entend par crise en tant que phénomène psychologique, cognitif et organisationnel, de nombreuses théories ont abordé ce concept en psychologie ainsi que ses applications dans le champ des troubles psychopathologiques et des organisations professionnelles et politiques. À cet égard, nous nous arrêtons sur les principales approches afin de mettre en lumière les composantes de ce concept et d’en proposer une définition précise dans les paragraphes suivants, tout en examinant ses dimensions psychologiques individuelles et ses dimensions organisationnelles.
L’individu face à l’imprévu : La perspective clinique
Les travaux de Lindemann (1944)
L’article publié par Lindemann en 1944, intitulé « Symptomatology and management of acute grief » dans la revue de l’American Psychiatry Association (APA), a constitué un tournant majeur dans la compréhension du concept de crise. Il a permis de faire passer la crise d’une simple expérience individuelle susceptible d’analyse et d’intervention à l’émergence des théories dans le champ de la psychopathologie, puis dans les domaines organisationnels.
Plusieurs auteurs considèrent que cet article est le point de départ de l’étude scientifique du concept de crise. Caplan (1964) affirme que la notion moderne de l’intervention de crise trouve son origine dans les travaux de Lindemann, tandis que Parad et Parad (1990) le considèrent comme la première investigation méthodique de la crise psychologique et sa prise en charge.
Lindemann a défini la crise à travers les symptômes du deuil aigu consécutifs au célèbre incendie de Boston. Il a souligné que le deuil aigu est un syndrome spécifique présentant une symptomatologie à la fois psychologique et somatique. Ce syndrome peut se manifester immédiatement après la crise, apparaître de manière différée, être exacerbé ou, au contraire, sembler totalement absent. Ainsi, la crise est perçue comme une réponse normale à un événement anormal et non comme une maladie mentale ; elle entraîne toutefois un effondrement temporaire de la capacité de l’individu à assurer ses fonctions habituelles. Pour cela, la crise est passée d’une perspective pathologique et individuelle à une conception de processus dynamique et naturel provoqué par un événement stressant à travers les travaux des années quarante, notamment suite à l’incendie du Coconut Grove en 1944 à Boston.
Lindemann a observé les réponses psychologiques aiguës chez les survivants et les proches des victimes. Dans ce contexte, cela l’a conduit à opérer une transition majeure : passer d’une interprétation du trouble psychique comme structure fixe, vers une compréhension de la crise comme une réponse situationnelle à un événement stressant exceptionnel. Par conséquent, la crise chez Lindemann n’est pas une pathologie du Moi, mais une situation psychologique transitoire. L’événement ne devient crise que lorsque les stratégies de confrontation habituelles (coping) échouent à le contenir ; ainsi, toute épreuve n’est pas nécessairement une crise. Donc, l’importance de Lindemann ne réside pas seulement dans sa définition, mais dans la transformation de la crise en un objet d’intervention, puisqu’elle est limitée dans le temps.
L’intervention doit impérativement être :
- Rapide (immédiate) ;
- Focalisée (centrée sur le problème) ;
- Soutenir le fonctionnement du Moi.
Ceci afin d’éviter qu’elle ne dégénère en une pathologie chronique. Ainsi, on constate que Lindemann considère la crise comme une situation difficile mais susceptible d’intervention et de prévention. Cependant, il s’est concentré uniquement sur l’individu et sur la souffrance que celui-ci éprouve à la suite d’un événement stressant.
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Les travaux de Caplan (1964)
Dans le cadre de l’essor du mouvement de la santé mentale aux États-Unis, Gerald Caplan (1964) s’est illustré par ses recherches sur la prévention des troubles psychiques. Poursuivant les travaux de Lindemann, il a redéfini la crise non comme une pathologie, mais comme un moment décisif. Caplan a développé le concept d’intervention préventive en situation de crise (crisis intervention), soulignant que la crise n’est pas simplement une expérience personnelle passagère, mais constitue une opportunité d’intervention thérapeutique et préventive avant qu’elle n’évolue vers des troubles psychologiques chroniques. Caplan explique : « La psychiatrie préventive moderne inclut l’intervention de crise, qui vise à stabiliser les individus en situation de stress aigu et à prévenir les dommages psychologiques à long terme » (Caplan, 1966, pp. 26, 55).
Contrairement à Lindemann qui s’était focalisé sur le deuil aigu, Caplan a élargi le concept pour inclure toutes les situations critiques de l’existence. Il définit la crise comme suit : « Une période relativement courte de déséquilibre psychologique chez une personne confrontée à un événement dangereux qui représente un problème important pour elle, et qu’elle ne peut fuir ni résoudre avec ses ressources habituelles de résolution de problème » (Caplan, 1964, p. 53).
Cette définition met en lumière trois caractéristiques fondamentales :
- Le déséquilibre : La crise est un état d’instabilité temporaire ; cette rupture de l’équilibre habituel provoque une tension interne et une difficulté à réguler ses émotions, sa pensée, ses comportements.
- L’événement dangereux : C’est le facteur externe et objectif qui déclenche la crise. Elle ne surgit pas du vide mais résulte d’un stimulus extérieur concret.
- L’échec des ressources habituelles : Face à un événement exceptionnel, les mécanismes de défense et de résolution de problèmes dont dispose l’individu deviennent inefficaces ; c’est ce sentiment d’impuissance qui marque l’entrée réelle en crise.
Ainsi, la crise n’est pas uniquement le produit d’un événement extérieur ; elle est le résultat d’une interaction entre le sujet (ressources individuelles) et son environnement. Cependant, cette perspective semble aborder la crise sous un angle essentiellement individuel et clinique. Or, cette approche tend à négliger le système ; c’est-à-dire l’organisation. Dans notre société actuelle, marquée par l’omniprésence des organisations, la souffrance n’est plus seulement individuelle : le système lui-même peut entrer en crise. Il convient donc de passer d’une conception individuelle à une conception organisationnelle.
Du Moi à l’institution : Le virage systémique
Dépassant les perspectives précédentes qui se focalisent sur la crise d’un point de vue individuel, Charles Hermann (1969) opère une rupture avec cette conception. Il propose une vision alternative qui déplace le concept de la clinique psychologique vers le champ de l’organisation et du système administratif. Il définit la crise comme suit : « Une situation qui menace les objectifs de l’unité de prise de décision, limite le temps disponible pour la réponse et surprend les membres de cette unité par son occurrence ».
Cette définition constitue un véritable tournant épistémologique ; la crise n’est plus perçue comme un simple sentiment de perte, mais comme une configuration systémique reposant sur trois éléments fondamentaux :
- La menace : Pour Hermann, la menace surgit lorsque les membres de l’unité de décision perçoivent la situation comme un obstacle à la réalisation de leurs objectifs.
- L’urgence temporelle : Le deuxième élément est la compression du temps nécessaire à la prise de décision. Contrairement aux situations normales, la crise impose une pression immédiate.
- La surprise : Le troisième pilier désigne le manque d’anticipation de l’événement. Ce choc brutal neutralise les règles habituelles de fonctionnement, générant ainsi un stress intense.
Sur la base de cette conception systémique, Hermann propose un modèle intitulé « le cube de Hermann » qui classifie la crise en fonction des trois caractéristiques fondamentales citées précédemment : la menace, la surprise et l’urgence temporelle, comme l’illustre la figure ci-dessous.

L’analyse de ce cube révèle trois axes essentiels :
- L’axe de la menace (THREAT) : il varie d’un niveau élevé à un niveau faible.
- L’axe du temps de décision (DECISION TIME) : il s’étend d’un délai court à un délai étendu.
- L’axe de la surprise (AWARENESS) : il oscille entre l’événement soudain et l’événement anticipé.
Les huit lettres figurant sur le schéma (de A à H) renvoient aux huit types de situations et de crises possibles, déterminés par la combinaison des niveaux de ces trois caractéristiques.
Dès lors, selon ce modèle, la crise n’est pas un simple événement isolé, mais réside dans la perception qu’a le dirigeant de ces trois dimensions. Si ce dernier parvient, grâce à la planification, à transformer une situation « surprise » en une situation « anticipée », il déplace ainsi l’organisation de la zone A (crise aiguë dangereuse) vers les zones E ou F, qui sont plus contrôlables, et ce, même si le niveau de menace demeure élevé.
Le paradoxe entre le concept clinique individuel et la conception systémique réside dans la manière de les définir. La première perspective considère la crise comme une expérience subjective douloureuse dépendante de la représentation du sujet (Aguilera, 1998). À l’inverse, la seconde conception déplace le concept vers l’univers des systèmes : la crise est ici une situation menaçant la survie de l’organisation. Ainsi, le paradigme évolue de la protection de l’individu vers la rationalisation de la réponse du système.
Il apparaît donc que la notion de crise a connu une évolution majeure. Elle peut revêtir une dimension psychologique, résultant d’une interprétation négative d’un événement grave, ou constituer une menace inattendue pour la survie du système, exigeant alors une gestion ferme face aux trois impératifs : la menace, l’urgence et la surprise.
Références
Aguilera, D. C. (1998). Crisis intervention: Theory and methodology (8th ed.). St. Louis, MO: Mosby.
Caplan, G. (1964). Principles of preventive psychiatry. New York, NY: Basic Books.
Hermann, C. F. (1963). Some consequences of crisis which limit the viability of organizations. Administrative Science Quarterly, 8(1), 61–82.
Koselleck, R. (2006). Le futur passé : Contribution à la sémantique des temps historiques. Paris: Éditions de l’EHESS.
Larousse. (s.d.). Dictionnaire de la langue française. Paris: Larousse.
Lindemann, E. (1944). Symptomatology and management of acute grief. American Journal of Psychiatry, 101(2), 141–148.
Mitroff, I. I. (1988). Crisis management: Cutting through the confusion. Sloan Management Review, 29(2), 15–20.
Nitten, V. (2004). La crise : Essai sur le concept et les dynamiques organisationnelles. Paris: L’Harmattan.
Orthodidacte. (s.d.). Dictionnaire d’orthographe et de grammaire françaises. Montréal: Druide.
Roberts, A. R. (2000). Seven-stage crisis intervention model: A road map to goal attainment, problem solving, and crisis resolution. Brief Treatment and Crisis Intervention, 1(1), 1–18.

Lhoussaine Ait Haddou
Psychologue spécialiste en psychologie de travail et des organisations.
Spécialiste des questions de psychologie des organisations et du leadership
PhD candidate Faculté des lettres et des sciences humaines Mohammedia. Université Hassan 2 Casablanca
Directeur de l’entreprise Psychi Life (services psychologiques pratiques) Casablanca