La conscience : Le grand défi des neurosciences

 En 1974, le philosophe américain Thomas Nagel, professeur à l’université de New York et figure majeure de la philosophie de l’esprit, publie un article devenu classique : What Is It Like to Be a Bat?. Derrière un questionnement qui peut sembler anodin se cache en réalité une interrogation centrale pour la recherche sur la conscience. Nagel y pose une question simple mais radicale : comment pourrions-nous prétendre savoir ce que cela fait d’être une chauve- souris, c’est-à-dire d’avoir son mode propre d’expérience du monde, alors même que nous disposons d’une connaissance approfondie de sa biologie, de son système nerveux et de son fonctionnement perceptif ?

L’exemple est particulièrement parlant, car les chauves-souris disposent d’un système d’écholocalisation qui leur permet de « percevoir » leur environnement d’une manière radicalement différente de la nôtre. Même en connaissant précisément les mécanismes physiques et neuronaux de ce système, quelque chose nous échappe irréductiblement : l’expérience vécue elle-même, le what it is like. Nagel en conclut que toute théorie strictement objective de l’esprit laisse de côté une dimension essentielle de la conscience : son caractère subjectif et phénoménal (Nagel, 1974).

Le « hard problem of consciousness » : une limite de l’explication scientifique

Ce constat trouve un écho direct dans les travaux de David Chalmers, philosophe et chercheur en sciences cognitives, qui a formulé dans les années 1990 le célèbre concept du hard problem of consciousness. Chalmers distingue les « problèmes faciles » de la conscience qui ne sont faciles qu’au sens méthodologique du problème difficile. Les premiers concernent des fonctions cognitives objectivables et mesurables : l’attention, la mémoire, la perception, la planification ou encore la capacité à rapporter verbalement des états mentaux. Ces dimensions peuvent être étudiées à l’aide de tests neuropsychologiques, d’imagerie cérébrale ou de modèles computationnels (Chalmers, 1995).

Le problème difficile, en revanche, renvoie à une question d’une autre nature : pourquoi et comment ces processus physiques et fonctionnels s’accompagnent-ils d’une expérience subjective vécue ? Pourquoi y a-t-il « quelque chose que cela fait » de percevoir une couleur, de ressentir une douleur ou d’éprouver une émotion ? Selon Chalmers, la conscience n’est pas, et ne sera peut-être jamais, réductible à des paramètres purement quantitatifs. Elle relève

fondamentalement de l’expérience subjective, vécue de manière singulière par chaque individu, indépendamment du degré de précision de nos connaissances objectives sur le cerveau.

Cette irréductibilité est illustrée de manière emblématique par l’expérience de pensée dite de « la chambre de Mary », proposée par Frank Jackson. Mary est une neuroscientifique qui connaît absolument tout des lois physiques et neurobiologiques de la vision des couleurs, mais qui a vécu toute sa vie dans un environnement en noir et blanc. Le jour où elle voit pour la première fois la couleur rouge, apprend-elle quelque chose de nouveau ? Intuitivement, oui : elle accède à l’expérience vécue du rouge. Cette expérience suggère qu’il existe un savoir phénoménal, le savoir de ce que cela fait, qui ne se confond pas avec le savoir objectif ou propositionnel (Jackson, 1982).

C’est dans ce cadre qu’émerge la notion de qualia, c’est-à-dire les aspects qualitatifs de l’expérience consciente : ce que cela fait de voir le rouge, de goûter le sucré, d’entendre une mélodie ou de ressentir une émotion particulière. Les qualia constituent le cœur du problème difficile de la conscience et expliquent en grande partie sa résistance à toute tentative de mesure directe.

En effet, si les sciences cognitives et les neurosciences ont accompli des progrès considérables dans l’étude des corrélats neuronaux de la conscience, ces avancées concernent principalement les problèmes dits « faciles ». On peut mesurer l’attention, la mémoire ou certaines formes de perception de manière objective et reproductible. Ce qui demeure problématique, c’est précisément la réticence de l’expérience subjective à être capturée par des outils de mesure standardisés.


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Tentatives de dépassement et d’ouvertures

Au-delà des expériences de pensée philosophiques, certains modèles théoriques ont tenté de relever ce défi en s’appuyant de manière inédite sur les neurosciences et la physique quantique. C’est notamment le cas du modèle Orchestrated Objective Reduction (Orch-OR), proposé par Stuart Hameroff et Roger Penrose. Selon ce modèle, la conscience émergerait de processus quantiques se déroulant au niveau des microtubules neuronaux, et ne serait donc pas réductible aux seules interactions synaptiques classiques (Hameroff & Penrose, 1996).

Ce modèle a suscité de nombreuses critiques, en particulier en raison de la difficulté, voire de l’impossibilité actuelle, de le tester empiriquement en laboratoire. Néanmoins, il demeure intellectuellement séduisant et ouvre un espace de dialogue avec certaines approches

spirituelles, en suggérant que la conscience humaine pourrait s’inscrire dans une forme de réalité plus vaste que le seul corps biologique. Dans cette perspective, considérer que les réactions et interactions neuronales suffisent à elles seules à produire la conscience apparaît comme une position potentiellement réductrice.

Cette question est également au cœur des recherches en neurosciences computationnelles et en intelligence artificielle. Bien que l’on parvienne aujourd’hui à modéliser des systèmes capables de comportements intelligents, d’apprentissage et de prise de décision, rien n’indique que ces systèmes soient pour autant conscients. Cette distinction est essentielle et rejoint les travaux d’Antonio Damasio, qui propose une conception graduelle de la conscience, distinguant la proto-conscience, la conscience noyau (core consciousness) et la conscience étendue (extended consciousness) (Damasio, 1999).

Chez Damasio, la conscience est indissociable du corps, des émotions et de l’interaction avec l’environnement. Elle repose sur un corps générateur d’affects, en continuité avec la tradition de William James et de la théorie James-Lange des émotions. C’est précisément cette dimension incarnée, affective et située qui fait aujourd’hui cruellement défaut aux systèmes d’intelligence artificielle, aussi performants soient-ils sur le plan computationnel.

Ainsi, le problème difficile de la conscience demeure un point de tension majeur entre philosophie, neurosciences et sciences cognitives. Loin d’être un simple obstacle méthodologique, il invite à repenser les fondements mêmes de notre compréhension de l’esprit, en intégrant à la fois la subjectivité, le corps et l’environnement comme dimensions constitutives de l’expérience consciente.

Références

Chalmers, D. J. (1995). Facing up to the problem of consciousness. Journal of Consciousness Studies, 2(3), 200–219.

Damasio, A. (1999). The feeling of what happens: Body and emotion in the making of consciousness. New York, NY: Harcourt Brace.

Hameroff, S., & Penrose, R. (1996). Conscious events as orchestrated space-time selections. Journal of Consciousness Studies, 3(1), 36–53.

Jackson, F. (1982). Epiphenomenal qualia. The Philosophical Quarterly, 32(127), 127–136.

Nagel, T. (1974). What is it like to be a bat? The Philosophical Review, 83(4), 435–450.

Eliesse Drissi
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Psychologue clinicien
Docteur en neurosciences cognitives, PhD.

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