Harcèlement scolaire : Quand la cour d’école devient un piège

Au cœur des couloirs où résonnent les rires trop forts et les silences trop lourds, l’enfant apprend parfois une étrange leçon : que le regard des autres peut devenir un tribunal, et que l’école, censée ouvrir les possibles, sait aussi les refermer. Au Maroc comme ailleurs, certains enfants grandissent ainsi dans l’ombre d’une foule qui ne frappe pas toujours avec les mains, mais souvent avec les mots, les rires et l’indifférence. Et l’on comprend alors ceci, avec une lucidité tardive et amère : ce n’est pas la cruauté d’un seul qui blesse le plus profondément, mais l’innocence collective qui choisit de ne pas voir.


Le harcèlement scolaire constitue aujourd’hui l’une des problématiques éducatives, psychologiques et sociales les plus préoccupantes au Maroc, mais également à l’échelle mondiale. Pendant de nombreuses années, ce phénomène a été minimisé, banalisé ou interprété comme une simple étape ordinaire de la vie scolaire. Dans de nombreuses familles, dans certains établissements scolaires et parfois même au sein de la société en général, les violences entre élèves étaient souvent relativisées à travers des expressions telles que « ce sont des disputes d’enfants », « il faut apprendre à se défendre », « cela fait partie de la vie » ou encore « les enfants ont toujours été cruels entre eux ». Cette banalisation a longtemps empêché une véritable reconnaissance de la souffrance psychologique vécue par les victimes.

Pourtant, les recherches scientifiques menées depuis plusieurs décennies en psychologie, en psychiatrie, en neurosciences, en sociologie et en sciences de l’éducation montrent clairement que le harcèlement scolaire n’a rien d’un simple conflit ordinaire. Contrairement à une dispute ponctuelle entre deux élèves de force relativement équivalente, il repose sur une dynamique répétitive de domination et d’emprise. Il s’installe progressivement dans le temps et crée un déséquilibre relationnel profond entre l’agresseur et la victime, cette dernière se retrouvant peu à peu dans une situation d’impuissance globale. Le psychologue norvégien Dan Olweus, pionnier des recherches sur le sujet, définissait déjà dans les années 1970 le harcèlement comme une exposition répétée à des actions négatives exercées par un ou plusieurs individus dans une relation marquée par un déséquilibre de pouvoir. La répétition et l’asymétrie relationnelle constituent aujourd’hui encore les deux critères fondamentaux qui le distinguent d’une querelle ordinaire.

Ce phénomène peut emprunter des voies variées et particulièrement insidieuses. Si les violences physiques représentent la forme la plus visible par les coups, les bousculades ou la détérioration des affaires personnelles, les violences psychologiques et relationnelles s’avèrent les plus fréquentes et les plus destructrices à long terme. Elles se traduisent par des humiliations répétées, des insultes, des moqueries ciblant l’apparence physique ou les difficultés scolaires, ainsi que par une exclusion sociale méthodique par le rejet du groupe et la propagation de rumeurs. Avec l’essor des réseaux sociaux, le cyberharcèlement est venu amplifier cette menace en supprimant la frontière de l’école. Les élèves sont désormais poursuivis jusque dans leur sphère intime par des messages hostiles et des campagnes de dénigrement en ligne, les privant du sentiment qu’il existe un lieu sécurisant.

Au Maroc, la visibilité de cette réalité s’accroît au sein des établissements publics et privés. Les médias, les réseaux sociaux et les professionnels de la santé mentale mettent en lumière une recrudescence des situations d’intimidation. En 2026, le Ministère de l’Éducation nationale a d’ailleurs renforcé son projet national de prévention et de traitement du harcèlement et du cyberharcèlement, actant l’urgence d’une prise en charge institutionnelle structurée. À l’échelle mondiale, l’UNESCO rapporte que près d’un élève sur trois affirme avoir déjà été victime de harcèlement. Sur le plan national, un rapport relayé en 2024 à partir de données du Conseil Supérieur de l’Éducation révélait que plus de 30 % des filles dans l’enseignement primaire déclaraient avoir déjà subi des formes de harcèlement sexuel en milieu scolaire. Ces chiffres, bien qu’alarmants, restent probablement inférieurs à la réalité en raison de la honte, de la peur des représailles et de la crainte du scandale. Le harcèlement scolaire doit ainsi être compris comme un phénomène multidimensionnel et systémique, nécessitant une approche pluridisciplinaire croisant la psychologie clinique, la psychologie sociale, la sociologie et la psychomotricité.


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Les blessures invisibles du harcèlement

Du point de vue de la psychologie clinique, le harcèlement scolaire représente une expérience de violence répétée pouvant provoquer une véritable atteinte psychotraumatique. L’élève harcelé est plongé dans un climat d’insécurité psychique chronique où l’école devient un lieu de menace permanente. La violence réside dans l’accumulation quotidienne de microtraumatismes relationnels qui attaquent continuellement le sentiment de sécurité intérieure et la construction identitaire. Cette imprévisibilité installe un état d’hypervigilance anxieuse où l’enfant surveille constamment les couloirs, les récréations et les regards de ses pairs pour anticiper le danger.

D’un point de vue neuropsychologique, cette hypervigilance active durablement l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien et entraîne une élévation prolongée du cortisol, perturbant le sommeil, la mémoire, l’attention et la régulation des émotions. Le cerveau de l’enfant se focalise sur une logique de survie, ce qui réduit considérablement les ressources cognitives dévolues aux apprentissages scolaires. C’est cette mobilisation défensive permanente qui explique les chutes brutales de rendement académique chez des élèves aux capacités intellectuelles parfaitement préservées.

Cette situation produit également une grave atteinte narcissique en altérant la solidité de l’image de soi. Exposé quotidiennement à des messages dévalorisants, l’enfant finit par les intérioriser et à y croire. Conformément aux théories d’Aaron Beck sur les schémas cognitifs négatifs, la victime développe des croyances profondes d’indignité et d’infériorité qui influencent durablement sa façon d’entrer en relation avec autrui.

Sur le plan des manifestations cliniques, les enfants présentent de fortes manifestations anxieuses, des troubles du sommeil et de véritables phobies scolaires. Ce refus scolaire anxieux ne traduit pas une opposition aux cours, mais une panique intense accompagnée de symptômes somatiques tels que des nausées, des migraines ou des douleurs abdominales. Progressivement, l’enfant perd confiance dans le lien social, s’isole et peut glisser vers des états dépressifs qui, chez l’adolescent, se traduisent fréquemment par de l’irritabilité ou des conduites auto-agressives marquant une immense détresse. Comme le confirment les données publiées dans JAMA Psychiatry, les répercussions de ce stress relationnel précoce peuvent s’étendre à l’âge adulte à travers des phobies sociales ou une hypersensibilité au rejet, bien que la présence d’adultes sécurisants et un accompagnement précoce constituent des facteurs protecteurs essentiels. Enfin, l’approche clinique rappelle que les agresseurs révèlent souvent une fragilité interne, une impulsivité ou la reproduction de violences familiales, l’humiliation de l’autre servant de mécanisme défensif pour masquer leurs propres vulnérabilités.


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Le groupe comme moteur du harcèlement

La psychologie sociale permet de dépasser la relation duelle entre agresseur et victime pour aborder le harcèlement comme un phénomène collectif soutenu par l’ensemble du groupe de pairs. Les recherches de Christina Salmivalli ont mis en lumière une organisation multi-rôles au sein de la classe, distribuant les fonctions entre le harceleur principal, les assistants qui participent activement, les renforçateurs qui valident la violence par le rire, les témoins passifs et les quelques défenseurs. Le groupe agit ainsi comme une caisse de résonance où l’amusement et le silence fonctionnent comme des signaux de renforcement social indirect, légitimant et normalisant l’agression.

À l’adolescence, la pression normative et le besoin d’appartenance sociale poussent de nombreux jeunes à s’associer aux moqueries par crainte d’être eux-mêmes marginalisés. Les travaux classiques de Solomon Asch sur le conformisme illustrent comment un individu peut sacrifier son jugement personnel pour s’aligner sur la majorité. Ce conformisme est renforcé par la désindividualisation, processus par lequel l’élève dilue son identité et sa responsabilité morale dans le collectif, ainsi que par la diffusion de responsabilité, chaque témoin supposant qu’un autre interviendra, ce qui fige la classe dans une inaction complice.

Cette dynamique repose également sur la stigmatisation sociale analysée par Erving Goffman. Dès lors qu’un élève s’écarte des codes du groupe par son allure, sa timidité ou ses particularités de langage, il subit une réduction identitaire où il n’est plus perçu que par une étiquette dévalorisante. Cette réduction enclenche une déshumanisation progressive qui rend les agressions moralement acceptables pour le groupe. Au Maroc, ces processus interagissent avec des représentations culturelles de la virilité ou de la performance sociale. L’espace numérique amplifie encore ces rouages en favorisant la désinhibition en ligne : la distance physique et l’anonymat relatif abaissent les freins moraux, conférant au phénomène une portée massive et permanente. Comme le soulignent l’UNESCO et l’UNICEF, les témoins ne sont jamais neutres, car leur silence entretient la violence tandis que leur désapprobation collective suffit à la désamorcer.

Une violence révélatrice de tensions sociales plus larges

Considéré par la sociologie comme un fait social total selon les perspectives d’Émile Durkheim, le harcèlement scolaire ne peut être dissocié des structures globales qui organisent la vie sociale. L’école n’est pas un espace neutre, mais un microcosme où se rejouent les hiérarchies et les tensions de la société extérieure. Comme l’a conceptualisé Pierre Bourdieu à travers la notion de violence symbolique, le harcèlement peut être compris comme une forme de domination informelle où les normes du groupe sanctionnent violemment ceux qui ne possèdent pas les capitaux sociaux ou culturels dominants. Les élèves cumulant des précarités économiques, des difficultés scolaires ou des singularités relationnelles sont ainsi statistiquement plus exposés au rejet.

Dans le contexte marocain, plusieurs études relèvent l’impact majeur du sentiment d’injustice scolaire. Lorsqu’un environnement éducatif est perçu comme inéquitable dans la gestion de la discipline ou l’évaluation, la frustration accumulée tend à se décharger horizontalement sous la forme de violences entre pairs. La violence devient alors une réponse détournée à un malaise structurel et une tentative alternative de positionnement au sein du groupe.

Les conditions institutionnelles et matérielles accentuent ces fragilités. Les classes surchargées limitent l’observation des signaux faibles par les enseignants, tandis que la rareté des cellules d’écoute et des psychologues scolaires retarde le repérage précoce. De plus, le manque de formation spécifique des équipes éducatives conduit parfois à confondre ces attaques répétées avec de simples différends d’élèves. La communication école-famille s’avère souvent délicate, certains parents hésitant à signaler les situations par crainte de stigmatisation. Lorsque les enfants sont exposés dans leur milieu familial à des modes éducatifs autoritaires ou violents, ils peuvent également intégrer ces schémas relationnels et les reproduire dans la cour de récréation. Enfin, la persistance de la honte sociale et le souci de certains établissements de préserver leur réputation institutionnelle entretiennent une sous-déclaration importante qui invisibilise l’ampleur réelle du phénomène.

Lorsque le corps parle la souffrance

La psychomotricité apporte un éclairage indispensable en envisageant l’individu dans une globalité où le corps, les émotions et l’environnement interagissent en continu. Le corps n’est pas un simple support organique : il constitue l’espace même où s’inscrivent et s’expriment les traumatismes relationnels lorsque les mots viennent à manquer en raison de la honte ou de la peur. Chez l’enfant harcelé, l’activation répétée des systèmes physiologiques du stress génère de fréquents symptômes psychophysiologiques sans étiologie organique, se traduisant par des céphalées de tension, des douleurs abdominales matinales, des troubles digestifs et des perturbations sévères du sommeil entraînant un épuisement global.

Sur le plan tonique, le corps bascule dans ce que la clinique décrit comme une hypertonie de défense. Le tonus musculaire reste bloqué en prévision d’une agression imminente, ce qui se manifeste par des crispations scapulaires, cervicales et mandibulaires, une incapacité corporelle au relâchement et une respiration haute et superficielle. Cette tension permanente altère la fluidité gestuelle et la spontanéité motrice de l’élève.

Ce vécu modifie également la manière dont l’enfant habite l’espace et interagit avec autrui. Par réflexe de protection, il adopte des postures de retrait : épaules enroulées vers l’avant, buste refermé, regard fuyant et démarche hésitante. L’enfant cherche inconsciemment à réduire son occupation spatiale pour se soustraire à l’hostilité de son environnement. Les moqueries portant sur l’apparence physique ou la voix viennent en outre fragiliser l’image du corps, instaurant une honte corporelle profonde.

Certaines particularités psychomotrices préexistantes, telles que les dyspraxies, les lenteurs graphomotrices ou les maladresses de coordination, constituent par ailleurs des facteurs de vulnérabilité accrus. Comme l’attestent de nombreux travaux internationaux, ces différences visibles sont fréquemment ciblées par le groupe pour justifier l’exclusion. De plus, la captation des ressources attentionnelles par la gestion permanente de la menace altère les fonctions exécutives nécessaires aux apprentissages. La perturbation de la régulation tonico-émotionnelle montre ainsi que le corps traduit avec force l’insécurité psychique vécue par l’enfant.


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Les répercussions scolaires et développementales : une déstructuration du parcours

Le harcèlement scolaire transforme l’établissement, censé être un espace sécurisant et stimulant, en un lieu anxiogène et menaçant. La destruction du sentiment de sécurité scolaire suscite une angoisse anticipatoire qui mène progressivement au désengagement. À l’échelle mondiale, les études de l’UNESCO indiquent que les victimes présentent un risque de rejet scolaire et d’absentéisme multiplié par deux ou trois. Dans les cas les plus aigus, cette angoisse évolue vers une authentique phobie scolaire où les somatisations matinales s’intensifient les jours de classe, l’absentéisme fonctionnant comme une stratégie adaptative de protection psychique.

Sur le plan cognitif, le stress chronique altère le fonctionnement du cortex préfrontal et de l’hippocampe, perturbant l’attention soutenue, l’inhibition des distractions et la mémoire de travail. L’élève a le sentiment de ne plus parvenir à suivre le rythme des cours, ce qui entraîne une chute des résultats directement imputable à la saturation émotionnelle de ses ressources mentales. Un cercle vicieux s’installe alors : la baisse des notes renforce la stigmatisation de l’élève au sein de la classe, qui l’enferme désormais dans le rôle d’un élève en échec scolaire.

Au-delà de l’école immédiate, c’est l’ensemble du développement psycho-affectif qui se trouve désorganisé. La dégradation de l’estime de soi, la perte de confiance en ses compétences et l’abaissement des aspirations scolaires et professionnelles peuvent marquer durablement le passage à l’âge adulte, confirmant que le décrochage n’est pas la cause mais la conséquence directe d’une profonde souffrance relationnelle.

Penser la prévention : vers une approche systémique et partagée

Les conséquences du harcèlement scolaire ne peuvent être cantonnées à des questions disciplinaires ou à de simples baisses de moyennes. Elles reflètent une altération fonctionnelle de la relation de l’enfant au savoir, à ses pairs et à sa propre sécurité intérieure. Les apports convergents de la psychologie clinique, de la psychologie sociale, de la sociologie et de la psychomotricité démontrent que le problème est écosystémique et met en jeu l’ensemble des acteurs de la vie éducative.

Répondre efficacement à cette réalité impose de renoncer aux seules mesures individuelles ou répressives, qui laissent intacte la mécanique du groupe. Toute stratégie de prévention doit agir directement sur le climat scolaire en valorisant le rôle régulateur des pairs et en responsabilisant les témoins passifs. Cela suppose également de former les enseignants à la détection précoce des signaux corporels, comportementaux et relationnels faibles, tout en développant des dispositifs d’écoute psychologique accessibles et confidentiels. C’est en mobilisant de concert les familles, les équipes pédagogiques et les structures de soins que l’école pourra redevenir un espace véritablement protecteur, propice à l’apprentissage et à l’épanouissement de chaque élève.

Références

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Saad Chraibi
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Psychomotricien
• Diplômé de l’Université Mohammed VI à Casablanca, exerçant en libéral dans son propre cabinet à Casablanca (Maroc).
• Adopte une approche globale et intégrative, prenant en compte les dimensions corporelle, psychique, émotionnelle et relationnelle de la personne.
• Ancien étudiant en médecine (4 années), disposant d’une solide formation biomédicale et d’une rigueur clinique intégrée à sa pratique psychomotrice.
• Expérience professionnelle diversifiée : structures associatives, exercice libéral, travail interdisciplinaire avec orthophonistes, psychologues, neuropsychologues.
• Spécialisé dans l’adaptation des prises en charge à des profils variés, avec une forte orientation vers le travail en réseau.
• Investi dans des projets thérapeutiques personnalisés, fondés sur des évaluations précises et respectueux du rythme, de l’histoire et du potentiel de chaque patient, quel que soit son âge.

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