Sénèque, Marc Aurèle et les origines cognitives de la souffrance psychique

La thérapie cognitive et comportementale (TCC) est aujourd’hui reconnue comme l’une des approches psychothérapeutiques les plus solidement étayées empiriquement pour le traitement des troubles émotionnels, notamment l’anxiété, la dépression et les conduites addictives (Beck, 1976 ; Hofmann et al., 2012). Son postulat central, selon lequel la souffrance émotionnelle dépend moins des événements eux-mêmes que de la manière dont ils sont interprétés, a profondément transformé la pratique clinique contemporaine. Pourtant, cette idée n’est pas nouvelle. Près de deux millénaires avant l’émergence de la psychologie scientifique, les philosophes stoïciens avaient déjà formulé une théorie remarquablement proche des troubles émotionnels. Parmi eux, Sénèque et Marc Aurèle ont proposé certaines des analyses psychologiques les plus fines jamais consacrées à la souffrance humaine.

Au cœur du stoïcisme comme de la TCC se trouve un même principe fondamental : les émotions ne naissent pas directement des situations, mais du sens qui leur est attribué. Dans la théorie stoïcienne, les événements extérieurs suscitent des impressions mentales (phantasiai), lesquelles sont ensuite évaluées par des jugements (kriseis), donnant naissance aux réponses émotionnelles (pathê). Cette séquence correspond presque exactement au modèle cognitif de Beck, selon lequel une situation déclenche des pensées automatiques qui génèrent ensuite des réactions émotionnelles et comportementales (Beck, 1976). La célèbre formule d’Épictète, « Ce ne sont pas les choses qui troublent les hommes, mais l’opinion qu’ils en ont », peut ainsi être lue comme une formulation précoce du principe de médiation cognitive.

Sénèque et le dysfonctionnement attentionnel : De la brièveté de la vie

Dans De la brièveté de la vie, Sénèque propose ce qui peut être considéré comme l’une des premières analyses du dérèglement attentionnel. Plutôt que d’attribuer la souffrance au destin ou à la malchance, il en situe l’origine dans la dispersion de l’attention. Selon lui, l’esprit est constamment détourné par l’inquiétude, l’ambition, le regret ou la comparaison sociale, ce qui conduit à une expérience subjective d’une vie perçue comme brève et insatisfaisante. D’un point de vue psychologique contemporain, Sénèque décrit des processus aujourd’hui bien documentés dans l’anxiété et la dépression : la rumination, l’inquiétude excessive et les biais attentionnels (Nolen-Hoeksema et al., 2008 ; Cisler & Koster, 2010).

Les recherches en TCC montrent que l’attention soutenue portée à des pensées de menace ou d’autodévalorisation entretient la détresse émotionnelle (Beck & Clark, 1997). L’affirmation de Sénèque selon laquelle « nous perdons une grande partie de notre vie » à cause de la distraction mentale rejoint les travaux montrant que l’inquiétude tournée vers l’avenir et la rumination orientée vers le passé altèrent la perception du temps et le bien-être émotionnel (Zimbardo & Boyd, 1999). Son remède, concentrer volontairement son attention sur ce qui dépend de nous, anticipe les approches modernes d’entraînement au contrôle attentionnel et les thérapies cognitives basées sur la pleine conscience (Segal, Williams & Teasdale, 2013).


🔗À lire aussi : Idéologie : Une métamorphose existentielle des structures mentales


Distorsions cognitives et réévaluation rationnelle : Lettres à Lucilius

Les Lettres à Lucilius offrent une phénoménologie détaillée de la pensée déformée. Sénèque y identifie de manière récurrente la peur, la colère et le désespoir comme les conséquences d’évaluations exagérées ou irrationnelles de la réalité. Son observation selon laquelle « nous souffrons plus souvent dans l’imagination que dans la réalité » résume avec une grande justesse le mécanisme de la catastrophisation, une distorsion cognitive fortement associée aux troubles anxieux et dépressifs (Beck, Emery & Greenberg, 1985 ; Clark & Beck, 2010).

Les techniques mobilisées par Sénèque, interroger les scénarios redoutés, évaluer leur probabilité réelle, reformuler l’adversité, correspondent étroitement aux méthodes de restructuration cognitive au cœur de la TCC (Beck, 2011). En invitant le lecteur à examiner la validité logique de ses croyances concernant le danger, la perte ou l’humiliation, Sénèque met en œuvre ce que les thérapeutes contemporains nomment le questionnement socratique, destiné à affaiblir les croyances dysfonctionnelles et à favoriser la flexibilité cognitive.

Marc Aurèle et la conscience métacognitive : Pensées pour moi-même

Alors que Sénèque s’intéresse principalement au contenu des croyances, Marc Aurèle met l’accent sur le processus même de la pensée. Pensées pour moi-même constitue un exercice continu de conscience métacognitive, c’est-à-dire la capacité à observer ses propres pensées comme des événements mentaux plutôt que comme des vérités objectives. Lorsqu’il écrit que « le trouble vient de l’intérieur, de tes propres jugements », Marc Aurèle formule ce que la psychologie contemporaine désigne comme la distanciation cognitive ou la défusion (Teasdale et al., 2002 ; Hayes et al., 2006).

Cette capacité est associée à une diminution du risque de rechute dépressive et à une meilleure régulation émotionnelle (Fresco et al., 2007). En s’entraînant à reconnaître les impressions comme des représentations transitoires plutôt que comme des faits, Marc Aurèle en réduit l’impact émotionnel, un mécanisme aujourd’hui central aussi bien en TCC que dans les thérapies dites de « troisième vague », telles que l’Acceptance and Commitment Therapy ou la thérapie métacognitive (Wells, 2009).


🔗Découvrez également : Psychanalyse et Neurosciences : Vers une alliance raisonnée


Vers un modèle stoïcien–TCC unifié

Pris ensemble, ces textes stoïciens constituent un modèle cognitif complet de la souffrance émotionnelle :

  • De la brièveté de la vie cible la capture attentionnelle,
  • les Lettres à Lucilius traitent des croyances déformées,
  • Pensées pour moi-même développe la conscience métacognitive.

Cette structure tripartite correspond directement à la TCC contemporaine, qui intègre l’attention, la cognition et l’autorégulation comme mécanismes centraux du changement thérapeutique (Hofmann et al., 2012).

Dans des domaines cliniques tels que l’anxiété et l’addiction, cette convergence est particulièrement éclairante. Ces deux troubles se caractérisent par des schémas cognitifs rigides, surestimation de la menace dans l’anxiété, surévaluation de la récompense dans l’addiction (Beck et al., 1993 ; Wiers & Stacy, 2006). Le stoïcisme et la TCC s’accordent pour enseigner que, si les impulsions et les événements extérieurs ne sont pas toujours contrôlables, l’interprétation que l’on en fait peut, elle, être transformée.

Ce qui rend la rencontre entre le stoïcisme et la thérapie cognitive et comportementale particulièrement remarquable ne tient pas seulement à leur proximité conceptuelle, mais à leur ambition éthique commune : réduire la souffrance humaine en restaurant le sentiment d’agir sur sa propre vie. Sénèque et Marc Aurèle ne se livraient pas à une spéculation abstraite. Ils poursuivaient la même tâche que les cliniciens d’aujourd’hui : aider les individus à vivre avec moins de peur, moins de conflit intérieur et davantage de liberté psychologique.

Dans ma pratique clinique, notamment auprès de patients souffrant d’anxiété ou de troubles addictifs, je constate de manière répétée ce que les stoïciens avaient décrit avec une grande précision : ce ne sont pas les événements qui brisent les individus, mais les récits qu’ils construisent à leur sujet. Le craving, la panique ou le désespoir sont entretenus par des jugements automatiques de menace, de perte ou de soulagement. La TCC offre des outils puissants pour identifier et modifier ces jugements, mais le stoïcisme y ajoute un apport essentiel : une philosophie de la dignité intérieure, de l’acceptation et de la responsabilité vis-à-vis de son propre esprit.

Fatima Zahra Nefkhaoui
+ posts

Psychologue clinicienne
Formée en thérapies cognitives et comportementales (TCC)
Formée en thérapie centrée sur les émotions (EFT)
Spécialisée en addictologie
Porte une attention particulière, dans sa pratique clinique, aux processus psychiques internes qui structurent l’expérience émotionnelle et soutiennent la résilience individuelle
Nourrit un intérêt approfondi et durable pour la philosophie stoïcienne, qui influence sa compréhension de la souffrance psychique et du changement
Explore les résonances entre les concepts stoïciens (jugement, attention, acceptation) et les approches cognitives et comportementales contemporaines
S’inscrit dans une démarche visant à articuler pratique clinique, recherche scientifique et réflexion philosophique
Son travail a pour objectif de favoriser la restauration de l’agentivité, de la clarté et du sens dans l’expérience humaine

Publications similaires