Le scrolling infini : Apaiser l’angoisse ou l’entretenir?
Chaque jour, des milliards de personnes glissent le pouce sur leurs écrans. Ce geste, devenu réflexe, semble anodin, mais il active des circuits cérébraux précis et des processus psychiques complexes. Le scrolling infini n’est pas seulement un divertissement : il transforme notre rapport au temps, à l’attention et aux émotions, souvent sans que nous en ayons conscience. Sous la surface, il combine anticipation, récompense, distraction et contrôle émotionnel implicite. La répétition quotidienne de ce geste forge peu à peu des habitudes cognitives et émotionnelles profondes.
Dopamine et récompense : le moteur invisible
Le cerveau est attiré par la nouveauté et par l’anticipation d’une récompense. Les circuits dopaminergiques du striatum et le cortex préfrontal sont activés non seulement par un plaisir réel, mais par la possibilité d’obtenir quelque chose de pertinent. Dans le scrolling infini, chaque image, vidéo ou texte devient un stimulus potentiel : le cerveau attend sans fin la « surprise » qui pourrait captiver l’attention.
Cette absence de fin identifiable crée un état de vigilance continue. Le geste s’automatise, les pauses conscientes deviennent rares et l’attention se fragmente. Ce mécanisme est similaire aux renforcements intermittents observés dans la psychologie comportementale : des récompenses imprévisibles entraînent une persistance plus forte que des récompenses constantes. Le scrolling fonctionne comme un flux continu de micro‑récompenses, qui captent l’attention mais la dispersent simultanément.
Le repos illusoire et le réseau du mode par défaut
Le réseau du mode par défaut s’active lorsque l’esprit n’est pas engagé dans une tâche extérieure focalisée. Il est impliqué dans l’introspection, la régulation émotionnelle, la mémoire autobiographique et la construction du sens. Le scrolling perturbe ce fonctionnement même lorsque le corps est immobile, l’esprit est occupé par des flux d’informations externes, empêchant le repos véritable.
Cette stimulation permanente empêche la consolidation des souvenirs, limite l’accès à l’intériorité et fragilise la régulation émotionnelle. Les utilisateurs peuvent ressentir un vide mental, une fatigue cognitive, ou une difficulté à se concentrer sur des tâches prolongées. La répétition quotidienne du geste renforce ces effets, modifiant la plasticité cérébrale et rendant la régulation attentionnelle plus difficile à mobiliser.
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Émotions, angoisse et regard sur soi
Le scrolling agit comme un amortisseur émotionnel : il détourne l’attention des affects inconfortables anxiété, ennui, frustration ou solitude. Cette régulation implicite ne transforme pas les émotions, elle les repousse. Au fil du temps, la difficulté à affronter ces états internes peut s’intensifier, créant un cercle subtil où l’évitement entretient l’inconfort.
Les effets psychiques sont subtils mais puissants : irritabilité, rumination, sentiment de vide et désinvestissement émotionnel peuvent s’installer. L’usage répété crée une stratégie de survie psychique : le scrolling devient un refuge automatique, mais il empêche la confrontation aux affects essentiels et à la construction du sens personnel.
Les contenus consultés sur les plateformes numériques ne sont pas neutres : ils proposent des normes implicites de réussite, de beauté, de performance ou de style de vie. L’exposition répétée à ces standards favorise la comparaison sociale, pouvant fragiliser l’estime de soi et générer des tensions émotionnelles.
Chez les adolescents et jeunes adultes, la sensibilité est amplifiée. Les circuits de récompense sont encore en maturation, et le flux d’images idéalisées produit simultanément excitation et insatisfaction. Le plaisir anticipé d’un nouveau stimulus est mêlé à une perception de manque, créant une tension subtile et continue. Ces micro‑répétitions renforcent l’attention externe mais fragilisent la capacité à percevoir et intégrer ses propres émotions.
Effets neurocognitifs et vigilance intérieure
Les effets du scrolling ne se limitent pas à la sphère psychique. La stimulation constante sollicite les systèmes d’alerte cérébraux, augmentant parfois le cortisol et la tension physiologique. La fragmentation attentionnelle altère la mémorisation et la capacité à planifier. Les micro pauses nécessaires pour un traitement cognitif efficace sont supprimées. Au fil du temps, ce comportement peut entraîner une vigilance diffuse, un stress latent et un affaiblissement du contrôle exécutif, influençant le comportement dans la vie quotidienne et la prise de décision.
En raison de la plasticité du cerveau adulte, les circuits neuronaux se renforcent à mesure qu’ils sont sollicités. Le scrolling répété favorise donc l’automatisation du geste, au détriment de l’attention volontaire, de moins en moins engagée. Cette automatisation réduit progressivement l’accès à la réflexion consciente et à l’élaboration psychique. Les conséquences du scrolling infini sont subtiles mais cumulatives : fatigue mentale, dispersion cognitive, rumination, fragilisation de l’estime de soi et retard dans l’élaboration affective. Ces effets s’installent progressivement, souvent sans être perçus. Cependant, avec une régulation consciente, ils peuvent être réduits, et l’attention retrouve sa stabilité, l’intériorité son espace et les émotions leur transformation.
L’enjeu central n’est pas seulement neurocognitif, il est psychique, apprendre à interrompre volontairement le flux ouvre la possibilité d’une expérience intérieure plus riche, d’une meilleure régulation émotionnelle et d’un rapport plus profond à soi-même.
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De l’automatisme au choix conscient
Le scrolling infini n’est pas un simple comportement passif. Il engage des systèmes dopamine-dépendants d’anticipation, sollicite l’attention externe au détriment de l’intériorité, et peut fonctionner comme une stratégie implicite de régulation émotionnelle. Saisir ces mécanismes permet d’adopter une posture éclairée, qui ne vise pas à diaboliser l’usage des écrans, mais à restaurer la capacité de choisir plutôt que de subir. L’identification des effets du scrolling constitue alors un premier levier de régulation : observer les contextes dans lesquels le geste apparaît (émotions, fatigue, solitude) permet d’introduire de la conscience dans une action jusque-là automatique.
Plusieurs stratégies concrètes sont efficaces : créer des plages sans écran permet au cerveau de traiter les informations et d’activer le réseau du mode par défaut, tandis que la pratique d’exercices de concentration ou de pleine conscience renforce le contrôle attentionnel. Par ailleurs, identifier et nommer les émotions associées au scrolling aide à diminuer la régulation implicite et à favoriser l’élaboration affective ; réduire la stimulation aléatoire et structurer l’usage des plateformes permet enfin de transformer le flux continu en une expérience choisie.
L’objectif n’est pas de supprimer le scrolling, mais de restaurer la capacité à choisir consciemment le moment et la durée, en transformant un réflexe passif en un outil modulable. À une époque saturée de stimuli numériques, apprendre à interrompre volontairement le flux ne relève pas uniquement de la volonté : il s’agit d’une compétence cognitive et émotionnelle essentielle, qui ouvre un espace intérieur où l’attention peut se stabiliser, où les affects peuvent être apprivoisés et où le sens peut émerger.
Le véritable apprentissage ne réside pas dans le flux des données, mais dans la capacité de l’esprit à y poser des limites. Chaque pause volontaire mobilise simultanément la mémoire, l’attention et la régulation émotionnelle, constituant une transformation intérieure discrète mais décisive.
Références
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Flora Toumi
Psychanalyste, chercheuse Brain Institute Paris et docteure en philosophie
Flora Toumi est docteure en philosophie, neuropsychanalyste et sexologue clinicienne, spécialisée dans la résilience et le syndrome de stress post-traumatique (SSPT / PTSD). Elle accompagne aussi bien des civils que des militaires des forces spéciales françaises et des légionnaires, à travers une approche intégrative alliant hypnose ericksonienne, EMDR et psychanalyse.
Chercheuse au Brain Institute de Paris, elle échange régulièrement avec le neuropsychiatre Boris Cyrulnik sur les processus de reconstruction psychique.
Flora Toumi a également conçu une méthode innovante de prévention du SSPT/PTSD et fondé le premier annuaire des psychanalystes de France. Son travail relie science, humanité et philosophie dans une quête d’unité entre le corps, l’âme et la pensée.