Le psychotraumatisme : Quand le corps reste figé

Et si le traumatisme n’était pas seulement une blessure de l’esprit, mais un blocage biologique du corps ? Explorez comment les neurosciences modernes et la théorie polyvagale redéfinissent le psychotraumatisme.


Le psychotraumatisme est généralement défini, dans la tradition psychanalytique, comme un événement dont l’intensité excède les capacités psychiques d’élaboration de l’individu. Freud considère ainsi le trauma comme une effraction de l’appareil psychique, débordant les mécanismes habituels de défense et empêchant une symbolisation adéquate de l’expérience. Cette définition met principalement l’accent sur l’incapacité du sujet à traiter psychiquement un événement dont la charge émotionnelle dépasse ses ressources adaptatives.

Cette conception demeure aujourd’hui pertinente, mais elle apparaît insuffisante au regard des avancées récentes des neurosciences, de l’éthologie et des psychothérapies du trauma. En effet, un changement de paradigme semble progressivement s’imposer : le psychotraumatisme ne peut plus être envisagé uniquement comme un phénomène psychique ; il doit également être compris comme un état physiologique durable, inscrit dans les mécanismes fondamentaux de survie de l’organisme.

L’objectif de cet article est d’explorer cette évolution conceptuelle en montrant comment les approches contemporaines invitent à considérer le traumatisme comme une perturbation des systèmes neurophysiologiques de défense, dont les manifestations psychiques ne constituent que l’expression secondaire.


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Le traumatisme comme état de figement

Cette perspective inverse en quelque sorte l’ordre traditionnel d’analyse. Le trauma ne commence pas dans la pensée mais dans le corps. L’organisme réagit d’abord sur le plan sensorimoteur, avant même qu’une représentation consciente de l’événement ne puisse être élaborée. Les émotions elles-mêmes apparaissent secondairement comme des manifestations de ces modifications corporelles. Cette idée trouve un fondement ancien dans la théorie de William James (1884), pour qui nous ne pleurons pas parce que nous sommes tristes, mais nous ressentons la tristesse parce que nous pleurons. Plus récemment, Damasio (1999) développera cette intuition en montrant que les sentiments émergent de la perception consciente des états corporels produits par les émotions.

Dans cette perspective, de nombreuses productions cognitives caractéristiques des états post-traumatiques ruminations, autocritiques permanentes, croyances négatives sur soi (« je suis

incapable », « je n’y arriverai jamais », « je suis nul ») ne constituent peut-être pas le cœur du trouble, mais plutôt des conséquences secondaires d’un état neurophysiologique plus profond. Ces cognitions acquièrent alors une fonction défensive : elles participent au maintien de l’organisation traumatique en rationalisant un état corporel de menace permanente. Autrement dit, l’esprit construit un récit cohérent pour expliquer un corps qui demeure bloqué dans une réponse de survie.

Cette hypothèse conduit à s’interroger sur une notion devenue centrale dans les approches contemporaines du trauma : le figement (freeze). Que désigne précisément cet état ?

Les travaux issus de l’éthologie apportent une illustration particulièrement éclairante. Peter Levine (2010), s’appuyant sur l’observation des comportements animaux, décrit la situation d’une souris capturée par un chat. Face à un danger mortel, deux stratégies de défense sont habituellement privilégiées : la fuite (flight) ou le combat (fight). Toutefois, lorsque ces deux réponses deviennent impossibles, l’organisme dispose d’une troisième stratégie, plus archaïque

: l’immobilisation. L’animal cesse tout mouvement, demeure en état d’hypervigilance et simule parfois la mort (tonic immobility). Cette réaction présente une valeur adaptative importante puisque de nombreux prédateurs perdent leur intérêt pour une proie immobile.

Chez l’être humain, ce même mécanisme neurobiologique peut être activé lors d’un événement traumatique. Cependant, contrairement à l’animal qui retrouve généralement un fonctionnement normal une fois le danger écarté, certaines personnes demeurent prisonnières de cette réponse défensive. Le danger objectif appartient au passé, mais l’organisme continue d’agir comme s’il était toujours présent. Le « chat » est parti, mais le système nerveux continue à vivre comme s’il était encore là.

Cette idée permet de reformuler différemment la clinique du psychotraumatisme. Le sujet ne revit pas uniquement un souvenir ; c’est son organisme lui-même qui demeure bloqué dans le temps de l’événement. Le corps continue de répondre au présent avec des réactions appartenant au passé. Le traumatisme apparaît alors moins comme un problème de mémoire que comme un problème de temporalité biologique.


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De Janet à la théorie polyvagale : vers une compréhension neurophysiologique du trauma

Cette conception rejoint remarquablement les travaux fondateurs de Pierre Janet (1889, 1907). Pour Janet, un événement traumatique ne devient véritablement un souvenir que lorsqu’il peut être intégré à l’ensemble de la personnalité. L’intégration consiste à inscrire l’expérience dans la mémoire autobiographique, à lui donner une place dans l’histoire du sujet et à pouvoir l’évoquer comme un événement appartenant au passé. À l’inverse, lorsque cette synthèse psychologique échoue, l’expérience demeure dissociée : elle continue à s’exprimer sous forme d’actions automatiques, d’émotions envahissantes, de sensations corporelles ou de réactions comportementales indépendantes de la volonté consciente. La dissociation constitue ainsi le mécanisme central du psychotraumatisme dans l’œuvre de Janet.

Longtemps relégués au second plan, les travaux de Janet connaissent aujourd’hui un regain d’intérêt considérable. Les recherches contemporaines en neurosciences affectives et en psychothérapie du trauma semblent en effet confirmer nombre de ses intuitions cliniques. Les travaux de Van der Kolk (2014), Van der Hart, Nijenhuis et Steele (2006), Levine (2010) ou encore Ogden, Minton et Pain (2006) convergent vers une même idée : le traumatisme s’inscrit avant tout dans les systèmes de régulation du corps, bien avant d’apparaître sous forme de récit conscient. Cette convergence est particulièrement frappante lorsqu’on observe les données issues de l’imagerie cérébrale, qui montrent une hypoactivité relative des régions préfrontales associée à une hyperactivité des structures impliquées dans la détection de la menace et les réponses défensives automatiques (Van der Kolk, 2014).

Dans ce contexte théorique, la théorie polyvagale proposée par Stephen Porges (2011) occupe une place singulière. Bien que certains de ses aspects demeurent discutés au sein de la communauté scientifique, elle fournit un modèle neurophysiologique particulièrement fécond pour comprendre les états de mobilisation et d’immobilisation observés dans le psychotraumatisme.

À partir de ses observations sur la régulation autonome, Porges remit en question la conception classique d’un système parasympathique unitaire. Il proposa l’existence de deux circuits vagaux distincts ayant des fonctions adaptatives différentes. Le complexe vagal ventral, plus récent sur le plan phylogénétique, favorise l’engagement social, la communication, les expressions faciales, la prosodie de la voix et la capacité à rechercher la sécurité auprès d’autrui. À l’inverse, le complexe vagal dorsal, plus ancien, intervient lors des situations où toute possibilité de lutte

ou de fuite est devenue impossible. Il favorise alors les états d’immobilisation, de soumission, de collapsus, voire de « mort feinte », permettant à l’organisme de limiter les dommages lorsqu’aucune autre stratégie de survie n’est disponible.

Cette distinction offre une grille de lecture particulièrement pertinente de nombreux tableaux cliniques rencontrés dans le psychotraumatisme : sidération, anesthésie émotionnelle, dépersonnalisation, fatigue extrême, inhibition comportementale ou sentiment d’être « absent de soi-même » peuvent être compris comme différentes expressions d’un système nerveux demeuré prisonnier d’un mode défensif d’immobilisation.


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Conséquences thérapeutiques : réintégrer le corps dans le soin

Cette compréhension renouvelle profondément les objectifs thérapeutiques. Si le traumatisme est d’abord un état neurophysiologique, alors la guérison ne peut reposer exclusivement sur l’élaboration verbale du souvenir. Le récit demeure nécessaire, mais il n’est probablement pas suffisant. Le travail thérapeutique consiste également à restaurer progressivement la capacité de l’organisme à quitter les états défensifs pour retrouver un sentiment de sécurité corporelle.

Dans cette perspective, la relation thérapeutique acquiert une importance particulière. L’engagement social décrit par Porges constitue l’un des principaux leviers de régulation du système nerveux autonome. La qualité de la présence du thérapeute, la sécurité relationnelle, la prosodie de la voix, les expressions faciales, le rythme des interactions ainsi que le développement progressif de la conscience corporelle deviennent autant d’éléments susceptibles de favoriser la sortie du figement et la réintégration de l’expérience traumatique dans l’histoire du sujet. Ainsi, le soin du psychotraumatisme apparaît moins comme un simple travail sur les souvenirs que comme un processus de restauration de la capacité de l’organisme à habiter pleinement le présent.

Cette perspective ne nie pas les approches psychodynamiques classiques ; elle les complète en réinscrivant la psyché dans son ancrage biologique. Le corps n’est plus seulement le lieu où s’expriment les conflits psychiques ; il devient également le premier dépositaire de l’expérience traumatique et, peut-être, le point de départ indispensable de son intégration.

En somme, l’évolution des connaissances sur le psychotraumatisme conduit progressivement à dépasser une conception exclusivement psychique du trauma pour l’envisager comme un état

neurophysiologique de survie durablement inscrit dans l’organisme. Les contributions de Pierre Janet, aujourd’hui réévaluées à la lumière des neurosciences contemporaines, ainsi que les travaux de Levine, Van der Kolk, Ogden et Porges convergent vers une même idée : le traumatisme ne résulte pas uniquement d’un événement passé, mais du maintien de réponses défensives qui n’ont pu être désactivées.

Cette perspective invite à considérer les symptômes cognitifs et émotionnels comme les manifestations secondaires d’un corps demeuré prisonnier du temps traumatique. Elle ouvre également des perspectives thérapeutiques nouvelles, centrées sur la restauration de la sécurité physiologique, de l’engagement social et de l’intégration sensorimotrice, tout en maintenant l’importance du travail psychique et de la mise en récit. Le psychotraumatisme apparaît ainsi comme un phénomène à la fois corporel, psychique et relationnel, dont la compréhension nécessite une approche intégrative articulant neurosciences, psychologie clinique et psychothérapie.

Références

Damasio, A. R. (1999). The feeling of what happens: Body and emotion in the making of consciousness. Harcourt Brace.

Freud, S. (2010). Au-delà du principe de plaisir (J. Laplanche & J.-B. Pontalis, Trad.). Presses Universitaires de France. (Œuvre originale publiée en 1920)

James,           W.     (1884).     What      is      an     emotion?      Mind,      9(34),      188–205.

Janet, P. (1889). L’automatisme psychologique. Félix Alcan.

Janet, P. (1907). Les névroses. Flammarion.

Levine, P. A. (2010). In an unspoken voice: How the body releases trauma and restores goodness. North Atlantic Books.

Ogden, P., Minton, K., & Pain, C. (2006). Trauma and the body: A sensorimotor approach to psychotherapy. W. W. Norton.

Porges, S. W. (2011). The polyvagal theory: Neurophysiological foundations of emotions, attachment, communication, and self-regulation. W. W. Norton.

Van der Hart, O., Nijenhuis, E. R. S., & Steele, K. (2006). The haunted self: Structural dissociation and the treatment of chronic traumatization. W. W. Norton.

Van der Kolk, B. A. (2014). The body keeps the score: Brain, mind, and body in the healing of trauma. Viking.

Eliesse Drissi
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Psychologue clinicien
Docteur en neurosciences cognitives, PhD.

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