Comment fonctionne le cerveau humain ?
Le cerveau humain est l’organe le plus complexe que nous connaissions. Mais comment cet organe de quelques centaines de grammes parvient-il à interpréter le monde, apprendre de l’expérience et s’adapter en permanence ? Cet article explore les grands principes qui permettent au cerveau de construire notre vie mentale.
Comprendre comment fonctionne le cerveau humain, ce n’est pas seulement décrire un organe biologique. C’est tenter de saisir la logique d’un système capable de percevoir, d’anticiper, d’apprendre et de se transformer en permanence. Avec environ 86 milliards de neurones interconnectés par des centaines de milliers de milliards de synapses, le cerveau constitue l’un des systèmes organisés les plus complexes connus à ce jour. Pourtant, sa complexité ne tient pas seulement au nombre de ses cellules. Elle réside surtout dans la dynamique de leurs interactions. Le cerveau n’est pas une structure figée. C’est un réseau vivant, en activité continue, dont l’organisation évolue à chaque expérience.
Les neurosciences contemporaines montrent que l’activité cérébrale repose sur une double réalité. D’un côté, une architecture anatomique spécialisée, composée de régions différenciées et de circuits fonctionnels. De l’autre, une capacité d’adaptation permanente qui permet à ces circuits de se modifier en fonction de l’apprentissage, du contexte et du temps. Cette tension entre stabilité et transformation constitue l’un des principes fondamentaux du fonctionnement cérébral.
Longtemps perçu comme un centre de commande hiérarchique, le cerveau est aujourd’hui compris comme un système distribué. Les fonctions cognitives ne sont pas localisées dans un point unique. Elles émergent de l’interaction coordonnée de réseaux neuronaux répartis à travers différentes régions. La mémoire, l’attention, la perception ou le langage ne correspondent pas à des compartiments isolés, mais à des configurations dynamiques d’activité, continuellement modulées par le contexte et l’expérience. Une telle perspective transforme notre manière d’aborder le cerveau humain. L’étudier ne revient pas à réduire l’humain à un ensemble de circuits, mais à mettre en lumière les conditions biologiques qui rendent possibles la pensée, l’émotion et la mémoire, tout en reconnaissant la complexité irréductible du système vivant qui les sous-tend.
Ce guide propose d’explorer les mécanismes fondamentaux qui structurent cette organisation afin de mieux saisir comment un tissu biologique parvient à engendrer une expérience cohérente du monde et de soi.
Le cerveau, un organe de réseaux
Contrairement à l’image traditionnelle d’un « centre de commande » unique, le cerveau ne repose pas sur un organe chef d’orchestre, mais sur un vaste ensemble de réseaux interconnectés dont la coordination soutient toute activité mentale. Ces réseaux sont composés de populations neuronales dispersées dans différentes régions du cortex, du tronc cérébral et du système limbique. Une fonction cognitive comme la prise de décision ou la planification n’apparaît pas dans une boîte isolée du cerveau, elle émerge de l’interaction coordonnée de multiples zones travaillant en parallèle.
Émergence : phénomène par lequel des propriétés globales apparaissent à partir de l’interaction de composants simples.
Dans le cerveau, les fonctions mentales (pensée, mémoire, attention) n’existent pas dans un neurone isolé, mais émergent d’un réseau coordonné de milliers, voire de millions de neurones.
À l’échelle microscopique, chaque neurone génère un signal électrique appelé potentiel d’action. Ce signal se propage le long de son axone et atteint les synapses, ces zones de contact où il déclenche la libération de messagers chimiques, les neurotransmetteurs. Ces molécules modulent l’activité des neurones ciblés en amplifiant ou en inhibant leur excitabilité.

Un neurone comprend des dendrites qui reçoivent les signaux, un corps cellulaire qui les intègre et un axone qui transmet l’information vers d’autres cellules.
Ainsi se met en place une dynamique électrochimique grâce à laquelle le cerveau peut intégrer, transformer et transmettre d’immenses quantités d’informations sensorielles, émotionnelles et cognitives. Mais ce fonctionnement ne relève pas d’un simple mécanisme automatique. Il obéit à des principes d’organisation qui privilégient l’économie d’énergie, la rapidité de traitement et la résistance aux perturbations. Contrairement à un disque dur qui stocke passivement des données, le cerveau est un système en constante réorganisation, il remodèle continuellement ses connexions afin de maintenir l’équilibre et la cohérence globale du réseau neuronal.
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Longtemps, ces dynamiques sont restées difficiles à observer directement. Les progrès de l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) ont toutefois permis de visualiser l’activité cérébrale chez l’humain vivant. Cette technique ne mesure pas directement l’activité électrique des neurones ; elle détecte plutôt les variations locales du flux sanguin associées à leur activation. Lorsque le cerveau est engagé dans une tâche, par exemple de mémoire ou d’attention, certaines régions présentent une augmentation du signal appelé BOLD, qui reflète une consommation accrue d’oxygène. L’analyse de ces variations a montré que les fonctions cognitives ne reposent pas sur une zone isolée, mais sur des réseaux de régions interconnectées qui s’activent de manière coordonnée. Ainsi, lors d’une tâche de mémoire autobiographique, l’hippocampe, certaines régions temporales et des zones préfrontales s’activent conjointement. Ces observations ont profondément renouvelé notre compréhension de l’organisation cérébrale, en révélant que la cognition émerge de la coopération dynamique entre multiples régions du cerveau.
Les principaux lobes du cerveau: Le cerveau humain est organisé en plusieurs régions spécialisées appelées lobes cérébraux, chacun associé à des fonctions particulières. Bien que ces régions travaillent en réseau, elles jouent des rôles distincts dans la perception, la pensée et l’action.

Lobe frontal : impliqué dans la planification, la prise de décision, le contrôle du comportement et les mouvements volontaires.
Lobe pariétal : traite les informations sensorielles liées au toucher, à la position du corps et à l’orientation spatiale.
Lobe temporal : intervient dans l’audition, la mémoire et la compréhension du langage.
Lobe occipital : spécialisé dans le traitement des informations visuelles.
La plasticité cérébrale
Si le cerveau fonctionne en réseaux, ces réseaux ne sont pas fixes. Leur organisation évolue en permanence. Cette capacité d’adaptation constitue ce que l’on appelle la plasticité cérébrale. La plasticité ne signifie pas que le cerveau humain peut tout modifier à tout moment. Elle désigne plus précisément la capacité des circuits neuronaux à ajuster leur efficacité et leur organisation en réponse à l’expérience. Ce phénomène repose sur des mécanismes biologiques identifiables et étudiés depuis plusieurs décennies.
À l’échelle microscopique, la plasticité s’exprime notamment par des modifications de la force des synapses. Lorsque deux neurones sont activés de manière répétée et coordonnée, la transmission entre eux peut devenir plus efficace. Ce processus, connu sous le nom de potentialisation à long terme, renforce la probabilité qu’ils s’activent ensemble ultérieurement. À l’inverse, certaines connexions peuvent s’affaiblir lorsque leur activité diminue, phénomène appelé dépression à long terme. Ces ajustements contribuent à la formation et à la stabilisation des apprentissages.
Qu’est-ce que la plasticité cérébrale ? La plasticité cérébrale désigne la capacité du cerveau à modifier ses connexions neuronales en réponse à l’expérience, à l’apprentissage ou à une lésion. Ce mécanisme permet aux circuits neuronaux de se réorganiser progressivement et d’adapter leur fonctionnement aux exigences de l’environnement.iologiques comme la modification de la force des synapses.
Cependant, la plasticité ne se limite pas à des modifications locales des synapses. Elle peut également impliquer la réorganisation de circuits neuronaux plus étendus. Après une lésion cérébrale, par exemple, certaines fonctions peuvent être partiellement prises en charge par des réseaux adjacents ou alternatifs. De même, lors d’un entraînement intensif, certaines voies neuronales deviennent progressivement plus efficaces et mieux coordonnées. Au fil de l’expérience, le cerveau tend ainsi à optimiser ses trajectoires d’activation.
Plusieurs observations empiriques illustrent ce phénomène. Des travaux menés chez des musiciens professionnels ont montré une augmentation du volume de certaines régions motrices et auditives par rapport à des non-musiciens. Chez les chauffeurs de taxi londoniens, une augmentation du volume de portions spécifiques de l’hippocampe a également été observée, en lien avec l’apprentissage intensif de la navigation spatiale. Ces résultats suggèrent que l’usage répété d’un réseau neuronal peut, à long terme, en modifier l’organisation structurelle. Toutefois, ces transformations ne signifient pas que le cerveau se reconfigure librement ou sans contrainte. Elles témoignent plutôt d’une capacité d’adaptation graduelle, façonnée par la répétition des expériences et par les exigences de l’environnement.
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Cette capacité varie d’ailleurs selon les périodes de la vie. Durant l’enfance et l’adolescence, certaines fenêtres développementales favorisent l’acquisition rapide de compétences telles que le langage ou certaines habiletés sensorielles. À l’âge adulte, la plasticité demeure présente, mais elle s’exerce dans un cadre plus contraint. Les circuits stabilisés offrent une grande robustesse fonctionnelle, au prix d’une malléabilité moindre que lors des premières phases du développement.
Cette malléabilité relative rappelle que la plasticité, si remarquable soit-elle, ne s’exerce jamais sans contraintes. Elle a des limites biologiques. Elle dépend de conditions énergétiques, structurelles et temporelles qui encadrent toute modification durable des circuits. Transformer un réseau ne relève pas d’une simple décision fonctionnelle, cela implique des ajustements moléculaires, cellulaires et parfois anatomiques, dont le coût et le rythme sont régulés par la physiologie même du système. L’idée d’un cerveau capable de se transformer sans restriction est séduisante, mais elle ne correspond pas aux données actuelles. L’adaptation est réelle, mais elle s’inscrit dans un cadre physiologique précis.
Cette tension entre stabilité et transformation est centrale. Sans stabilité, aucune mémoire ne pourrait persister. Sans plasticité, aucun apprentissage ne serait possible. Le fonctionnement cérébral repose sur cet équilibre délicat entre conservation des structures établies et capacité de réorganisation.
Trois niveaux de plasticité: La plasticité synaptique correspond à la modification de l’efficacité des connexions entre neurones. La plasticité fonctionnelle renvoie à la réorganisation des réseaux impliqués dans une tâche donnée. Enfin, la plasticité structurelle désigne des changements plus durables, pouvant impliquer la croissance dendritique, des modifications de la myéline ou une réorganisation plus large des circuits.
La mémoire : stabiliser l’expérience
Si la plasticité permet au cerveau de modifier ses connexions, la mémoire correspond à la stabilisation relative de ces modifications dans le temps. Elle ne constitue pas un compartiment où seraient stockées des informations, mais plutôt un processus dynamique par lequel certaines configurations d’activité deviennent plus probables, plus durables et plus facilement réactivables.
Dans cette perspective, mémoriser ne consiste pas à archiver un contenu intact. Il s’agit plutôt de transformer l’organisation d’un réseau neuronal. Chaque souvenir correspond ainsi à une modification des connexions et des dynamiques d’activité qui structurent le système cérébral. La formation d’un souvenir s’inscrit dans un processus progressif comportant plusieurs étapes. La première est l’encodage, moment où une expérience modifie temporairement l’activité de certains circuits neuronaux. À ce stade, la trace demeure fragile : sa persistance dépend notamment du niveau d’attention, de la répétition de l’expérience et du contexte émotionnel dans lequel elle survient.
Vient ensuite la consolidation, qui stabilise progressivement cette trace. Ce processus repose à la fois sur des modifications synaptiques durables et sur une redistribution de l’activité entre différentes régions cérébrales. L’hippocampe joue un rôle central dans cette phase initiale en coordonnant l’intégration des informations provenant de diverses aires corticales. Avec le temps, certaines traces mnésiques deviennent toutefois moins dépendantes de lui et s’ancrent plus largement dans les réseaux corticaux.
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Le sommeil et la consolidation
Le sommeil participe activement à la consolidation des souvenirs. Durant certaines phases du sommeil lent et du sommeil paradoxal, des réactivations coordonnées des réseaux sollicités lors d’un apprentissage récent ont été observées. Ces réactivations contribueraient à renforcer les connexions pertinentes et à intégrer les nouvelles informations aux connaissances déjà établies. Des enregistrements électrophysiologiques ont montré que, pendant le sommeil lent profond, des séquences d’activité neuronale initialement présentes au cours de l’apprentissage sont partiellement rejouées. Ce phénomène, appelé réactivation ou replay, favoriserait le renforcement de certaines connexions synaptiques et la stabilisation progressive de la trace mnésique. À l’inverse, des travaux expérimentaux indiquent qu’une privation de sommeil survenant après un apprentissage peut altérer la consolidation, en particulier pour certaines formes de mémoire déclarative. Le sommeil apparaît ainsi non comme un état passif, mais comme une phase active de réorganisation et d’intégration des expériences vécues.
Le sommeil et le phénomène de “replay”: Des travaux menés chez l’animal ont montré qu’au cours du sommeil lent profond, des séquences d’activité neuronale observées pendant l’apprentissage peuvent être partiellement rejouées. Ce phénomène, appelé replay hippocampique, a été décrit notamment dans les recherches de György Buzsáki et de ses collaborateurs sur les oscillations hippocampiques. Chez le rat, des enregistrements intracérébraux ont révélé que des neurones activés lors d’un parcours spatial se réactivent pendant le sommeil suivant, souvent à une échelle temporelle condensée. Ces réactivations s’accompagnent de brèves décharges synchronisées appelées sharp-wave ripples, considérées comme un mécanisme clé du dialogue entre hippocampe et cortex. Ainsi, le replay ne correspond pas à un « film » qui se rejoue fidèlement dans le cerveau ; il s’agit plutôt d’une réactivation partielle et sélective des réseaux neuronaux impliqués dans un apprentissage récent. Cette réactivation contribuerait à renforcer certaines connexions synaptiques et à intégrer les nouvelles informations aux connaissances déjà établies.
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Une mémoire distribuée et malléable
Se souvenir n’est pas retrouver un fragment intact du passé. C’est réactiver un ensemble de réseaux dont l’activité a été progressivement façonnée par l’expérience. Aucun souvenir ne réside dans une cellule unique ni en un point précis du cerveau. Les données issues de la neuroimagerie et des études lésionnelles montrent au contraire que les traces mnésiques sont distribuées à travers plusieurs régions interconnectées.
Les différentes composantes d’une même expérience, visuelles, auditives, émotionnelles, contextuelles, mobilisent des aires distinctes. Des structures comme l’hippocampe assurent leur coordination, en liant ces éléments dispersés au sein d’une configuration cohérente. Cette organisation distribuée explique à la fois la solidité et la vulnérabilité de la mémoire. Une atteinte localisée peut altérer un aspect particulier d’un souvenir sans l’effacer totalement, tandis que des pathologies dégénératives peuvent progressivement désorganiser les réseaux qui en assurent la stabilisation. Mais la mémoire n’est pas seulement distribuée, elle est dynamique. Chaque rappel rend la trace temporairement labile avant qu’elle ne soit de nouveau stabilisée, dans un processus appelé reconsolidation. Ainsi, se souvenir ne consiste pas à relire un enregistrement figé, mais à reconstruire un événement à partir de fragments neuronaux et de connaissances actuelles. Les souvenirs évoluent, se réorganisent et s’ajustent au fil du temps.
Cette dimension reconstructive rend l’adaptation possible. Elle permet d’intégrer de nouvelles informations, d’affiner notre compréhension du monde et de maintenir une continuité personnelle malgré le changement. Mais elle ouvre également la voie aux distorsions, aux oublis et aux faux souvenirs. La plasticité qui rend la mémoire possible est aussi celle qui la rend malléable. Elle révèle une tension centrale du fonctionnement cérébral : trop de stabilité rigidifierait l’apprentissage ; trop de plasticité rendrait les traces instables et incohérentes. Le cerveau doit ainsi maintenir un équilibre subtil entre consolidation et mise à jour, entre continuité et transformation. C’est dans cet équilibre que l’expérience peut s’accumuler sans se figer, et que l’identité peut se construire sans se fossiliser.
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Le cerveau comme système prédictif
Décrire le cerveau comme un réseau plastique et organisé ne suffit toutefois pas à rendre compte de sa logique profonde. Les recherches contemporaines suggèrent qu’il ne se contente pas de réagir passivement au monde : il l’anticipe en permanence. Selon plusieurs modèles théoriques actuels, l’activité cérébrale repose ainsi sur des mécanismes de prédiction continue.
Le cerveau génère sans cesse des hypothèses sur ce qui pourrait se produire. Ces attentes sont ensuite confrontées aux informations sensorielles provenant de l’environnement. Lorsque la réalité correspond à la prédiction, l’activité du système tend à se stabiliser. En revanche, lorsqu’un écart apparaît, les réseaux neuronaux ajustent leurs connexions et mettent à jour leurs modèles internes.
Ce mode de fonctionnement s’explique en partie par une contrainte fondamentale : le traitement de l’information a un coût énergétique. Anticiper permet de réduire cette dépense. Plutôt que d’analyser chaque stimulus comme s’il était entièrement nouveau, le cerveau s’appuie sur l’expérience accumulée pour construire des modèles internes du monde et orienter plus efficacement son interprétation des signaux sensoriels.
Attention et perception : sélectionner et ajuster le réel
Si le cerveau fonctionne comme un système prédictif, alors percevoir ne consiste pas à recevoir passivement le monde. Perception et attention participent à un ajustement permanent entre les attentes internes et les informations issues de l’environnement.
À chaque instant, une quantité considérable de signaux sensoriels parvient au cerveau. Les traiter de manière exhaustive serait énergétiquement impossible. L’attention agit alors comme un mécanisme de régulation : elle sélectionne, hiérarchise et module les informations en fonction du contexte, des objectifs et des prédictions en cours.
Elle ne fonctionne pas comme un projecteur fixe braqué sur un objet isolé. Elle modifie dynamiquement l’intensité de l’activité neuronale au sein de certains réseaux. Des circuits fronto-pariétaux participent à cette modulation en augmentant la sensibilité de régions sensorielles spécifiques. Autrement dit, ce que nous percevons dépend en partie de ce que le cerveau juge pertinent. Une information attendue ou significative bénéficie d’un traitement renforcé ; une information secondaire peut rester en arrière-plan, voire être ignorée.
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Voir, entendre ou toucher ne revient donc pas à enregistrer fidèlement le monde extérieur. Les données sensorielles sont interprétées à la lumière des modèles construits par l’expérience. Les illusions perceptives illustrent ce principe : lorsqu’un modèle interne inadapté est appliqué à une situation donnée, la perception peut s’écarter de la réalité physique. Ces erreurs ne sont pas des défaillances, mais l’expression de la logique prédictive du système. La perception apparaît ainsi comme le résultat d’un compromis entre signaux ascendants (issus des sens) et attentes descendantes (issues des modèles internes). Elle reflète moins une copie du monde qu’une hypothèse cohérente sur celui-ci.
Attention et mémoire s’inscrivent dans cette même dynamique. Les informations bénéficiant d’un traitement attentionnel renforcé ont davantage de chances d’être consolidées. À l’inverse, une expérience peu saillante laissera une trace plus fragile. Ces deux fonctions ne sont donc pas indépendantes : l’attention sélectionne les éléments jugés pertinents, la mémoire les stabilise, et la plasticité ajuste les connexions en conséquence.
Cette orientation favorise la stabilité, mais peut aussi conduire à des biais cognitifs ou à une résistance au changement lorsque certaines prédictions sont fortement enracinées. Certaines difficultés attentionnelles peuvent également être interprétées comme des déséquilibres dans l’attribution de priorité aux signaux : trop d’ouverture aux erreurs de prédiction peut entraîner une surcharge, trop peu peut conduire à une rigidité excessive. Ainsi, le cerveau cherche en permanence un point d’équilibre entre stabilité et mise à jour. À travers l’attention et la perception, il ne découvre pas simplement le monde : il en construit une représentation continuellement ajustée. Cette construction n’est ni arbitraire ni illimitée. Elle repose sur des mécanismes biologiques précis, façonnés pour favoriser la survie et l’adaptation.
Vulnérabilités et déséquilibres
Les mécanismes décrits jusqu’ici ne fonctionnent pas toujours de manière optimale. Le cerveau, aussi sophistiqué soit-il, demeure un organe biologique soumis au vieillissement, aux lésions et aux déséquilibres neurochimiques.
Certaines pathologies mettent en lumière la fragilité de circuits pourtant hautement organisés. Lorsque ces réseaux sont altérés, les fonctions qu’ils soutiennent peuvent se trouver profondément perturbées. Dans la maladie d’Alzheimer, par exemple, la dégénérescence progressive de certaines régions cérébrales affecte la formation et la consolidation des souvenirs. Dans la maladie de Parkinson, l’atteinte des neurones dopaminergiques perturbe quant à elle les mécanismes de contrôle du mouvement. D’autres altérations peuvent résulter d’accidents vasculaires cérébraux, de traumatismes crâniens ou de processus inflammatoires. Lorsqu’une lésion reste localisée, elle peut compromettre une fonction spécifique, comme le langage ou la reconnaissance des visages, révélant ainsi la contribution particulière de certaines régions à l’organisation globale du cerveau. Ces fragilités rappellent que le fonctionnement cérébral repose sur un équilibre délicat entre organisation, communication et adaptation. Lorsque cet équilibre est perturbé, les capacités cognitives peuvent être altérées de manière partielle ou progressive.
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En definitive, le cerveau n’est pas une machine abstraite, mais un organe vivant, vulnérable, soumis au temps et aux aléas de l’existence. Quand un souvenir s’efface, qu’un mot échappe ou qu’un geste devient hésitant, c’est toute une architecture patiemment façonnée par l’expérience qui vacille. L’observation de ces altérations révèle, en creux, la complexité et la précision des mécanismes qui soutiennent nos facultés au quotidien.
Observer le cerveau à l’échelle de ses neurones et de ses circuits ne diminue en rien la richesse de l’expérience humaine. Cela révèle plutôt combien nos capacités reposent sur une organisation d’une finesse remarquable. Derrière chaque tâche complexe se déploient des mécanismes précis, façonnés au fil des années par l’apprentissage et l’expérience.
Dans ce système, rien n’est laissé au hasard, mais rien n’est totalement figé non plus. Les réseaux neuronaux en constituent l’architecture fondamentale. La plasticité permet leur transformation progressive. La mémoire stabilise certaines expériences dans le temps. Enfin, les mécanismes prédictifs orientent la manière dont le cerveau interprète le monde.
Comprendre comment fonctionne le cerveau humain, c’est reconnaître cette dynamique permanente entre conservation et adaptation. Cette complexité repose sur un équilibre délicat, dont la stabilité ne va jamais totalement de soi. Le cerveau maintient sa cohérence tout en s’ajustant au changement, conserve les traces du passé tout en intégrant le présent. C’est dans cette tension féconde que se déploient l’apprentissage, la mémoire, la perception et, plus largement, la construction progressive de notre expérience et de notre identité.
Références
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Sara Lakehayli
Docteur en neuroscience cliniques et santé mentale, PhD
Membre associée au Laboratoire des Maladies du Système Nerveux, Neurosensorielles et du Handicap, Faculté de Médecine et de Pharmacie de Casablanca.
Professeur à l'école supérieure de psychologie