CAN 2025 : Identité, émotions collectives et reconnaissance symbolique

L’organisation par le Maroc de la Coupe d’Afrique des Nations 2025, combinée à la participation de la sélection nationale à cette compétition, constitue un événement social à forte densité psychologique. Au-delà de sa dimension sportive, cette manifestation s’inscrit comme une expérience émotionnelle collective, révélatrice de dynamiques profondes liées à l’identité nationale, au sentiment d’appartenance et à l’estime de soi collective. Dans ce cadre, le sport apparaît non seulement comme un espace de compétition, mais aussi comme un dispositif symbolique à travers lequel se rejoue le rapport entre l’individu, le collectif et l’image que la nation projette sur la scène africaine et internationale.

Du point de vue de la psychologie sociale, cette expérience peut être analysée à la lumière de la théorie de l’identité sociale, selon laquelle les individus construisent une part significative de leur estime de soi à travers leur appartenance à des groupes socialement valorisés (Tajfel & Turner, 1979). Dans le contexte marocain, l’équipe nationale devient un vecteur symbolique de l’identité collective, et les performances sportives sont investies d’une signification qui dépasse largement le cadre du jeu. La victoire tend alors à renforcer l’estime de soi collective, tandis que la défaite peut être vécue comme une atteinte symbolique à l’image du groupe, générant des réactions émotionnelles intenses et parfois disproportionnées par rapport à l’enjeu sportif réel.


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Cette dynamique se trouve amplifiée par le fait que le Maroc assume également le rôle de pays hôte. L’organisation de la compétition engage une double identité : celle du compétiteur et celle de l’hôte évalué. La réussite organisationnelle ne relève pas uniquement d’une efficacité logistique, mais devient un indicateur de compétence collective et de légitimité symbolique. Dans cette perspective, le concept d’« effervescence collective » développé par Durkheim permet de comprendre comment les grands rassemblements sportifs favorisent une fusion émotionnelle entre les individus, produisant un sentiment d’unité, de puissance et de transcendance du soi individuel (Durkheim, 1912/2008). Les recherches contemporaines confirment que les événements sportifs majeurs constituent des contextes privilégiés pour l’émergence de telles expériences émotionnelles partagées (Páez et al., 2015).

Par ailleurs, plusieurs études en psychologie sociale soulignent que la participation à des rassemblements collectifs, tels que les matchs de football, contribue à la satisfaction de besoins psychologiques fondamentaux, notamment le sentiment d’appartenance, le soutien social et la réduction temporaire du sentiment de solitude (Hopkins et al., 2016). Dans le contexte marocain, ces effets revêtent une importance particulière, notamment pour les jeunes générations confrontées à diverses formes de précarité sociale et de désenchantement. La Coupe d’Afrique des Nations 2025 peut ainsi fonctionner comme un espace symbolique de compensation psychologique, offrant l’illusion d’une participation à un projet collectif porteur de sens.

Cependant, cette expérience émotionnelle collective comporte également des effets ambivalents. L’élévation du niveau des attentes, inhérente à l’organisation de la compétition, peut générer une pression psychologique collective importante. Le succès sportif tend alors à être perçu comme une nécessité symbolique, et non comme une simple possibilité, ce qui accroît la vulnérabilité émotionnelle du groupe. Les travaux de Baumeister et al. (2003) montrent que lorsque l’estime de soi est fortement dépendante de facteurs externes et instables, tels que les résultats sportifs, elle devient particulièrement fragile, exposant les individus et les groupes à des fluctuations émotionnelles marquées entre euphorie et frustration.


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Cette dynamique peut également être analysée à travers le concept d’« efficacité collective », défini comme la croyance partagée d’un groupe en sa capacité à atteindre des objectifs communs (Bandura, 2000). Le succès de la sélection nationale ou de l’organisation de la CAN 2025 est susceptible de renforcer ce sentiment d’efficacité collective, nourrissant une confiance élargie dans les capacités du groupe national. Toutefois, cette confiance demeure conditionnée par la capacité du collectif à gérer l’échec éventuel sans qu’il ne se transforme en crise identitaire ou en désillusion durable.

En définitive, la Coupe d’Afrique des Nations Maroc 2025 constitue un révélateur des fonctions psychologiques profondes du sport dans la société marocaine. Elle agit comme un laboratoire émotionnel collectif où se rejouent les mécanismes d’identification, de reconnaissance et de régulation des émotions. L’enjeu principal ne réside pas uniquement dans les résultats sportifs, mais dans la capacité de la société à canaliser l’énergie émotionnelle générée par l’événement vers un renforcement durable du lien social et de la maturité émotionnelle collective. À ce titre, la CAN 2025 dépasse le statut d’une compétition sportive pour s’imposer comme un moment clé de réflexion sur le rapport entre sport, identité et psychologie collective au Maroc.

Références

Bandura, A. (2000). Exercise of human agency through collective efficacy. Current Directions in Psychological Science, 9(3), 75–78.

Baumeister, R. F., Campbell, J. D., Krueger, J. I., & Vohs, K. D. (2003). Does high self-esteem cause better performance, interpersonal success, happiness, or healthier lifestyles? Psychological Science in the Public Interest, 4(1), 1–44.

Durkheim, É. (2008). Les formes élémentaires de la vie religieuse (ouvrage original publié en 1912). Paris : Presses Universitaires de France.

Hopkins, N., Reicher, S., Stevenson, C., Pandey, K., Shankar, S., & Tewari, S. (2016). Social identity processes underpinning mass gatherings: Evidence from the Kumbh Mela. European Journal of Social Psychology, 46(6), 701–716.

Páez, D., Rimé, B., Basabe, N., Wlodarczyk, A., & Zumeta, L. (2015). Psychosocial effects of perceived emotional synchrony in collective gatherings. Journal of Personality and Social Psychology, 108(5), 711–729.

Tajfel, H., & Turner, J. C. (1979). An integrative theory of intergroup conflict. In W. G. Austin & S. Worchel (Eds.), The social psychology of intergroup relations (pp. 33–47). Monterey, CA: Brooks/Cole.

Mohamed Elafifi
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Réalisateur, ingénieur du son et enseignant en cinéma et audiovisuel
Docteur en Arts – Études cinématographiques, audiovisuelles et scéniques (Université Abdelmalek Essaâdi, Tétouan)
Thèse consacrée à la sauvegarde du patrimoine cinématographique et audiovisuel marocain, en articulant enjeux techniques de conservation, politiques culturelles et questions de mémoire collective.
Plus de vingt ans d’expérience professionnelle entre plateau de tournage, régie, documentaire et formation universitaire

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