L’explication scientifique à l’épreuve de la psyché humaine

La science moderne s’est constituée autour de principes méthodologiques rigoureux observation systématique, quantification, recherche de relations causales et capacité de généralisation, hérités notamment de Francis Bacon, qui posait l’induction et l’expérience comme fondements du savoir, et d’Auguste Comte, pour qui la connaissance scientifique devait se limiter aux faits observables et mesurables. Cette exigence a permis des avancées majeures, de la mécanique newtonienne aux neurosciences contemporaines.

Toutefois, comme l’a montré Karl Popper, la science ne progresse pas par accumulation de certitudes mais par la possibilité permanente de réfutation, ce qui implique une limite épistémologique structurelle : elle ne peut prétendre à une explication totale du réel. Cette limite devient particulièrement manifeste lorsqu’il s’agit de phénomènes relevant de l’expérience subjective ou de dimensions non directement accessibles à la mesure instrumentale, comme l’ont souligné Gaston Bachelard à propos des ruptures du savoir scientifique, puis Thomas Kuhn concernant le caractère paradigmatique et historiquement situé des cadres explicatifs. Cette limitation n’est pas une faiblesse accidentelle mais une conséquence logique du mode de production du savoir scientifique.

L’histoire des sciences l’illustre bien : nous savons souvent décrire les effets d’un phénomène et modéliser ses relations, sans connaître sa « nature profonde ». Par exemple, la théorie de la gravitation décrit avec une précision remarquable comment les corps s’attirent, mais l’essence même de ce lien reste mystérieuse. De même, la cosmologie contemporaine montre que la matière noire représenterait 27 % de la masse-énergie de l’univers, et que l’énergie noire en représenterait près de 68 %, laissant à la matière visible, c’est-à-dire tout ce qui compose la Terre, les étoiles, et les êtres vivants une fraction infime d’environ 5 % de l’univers observable. Cette part écrasante d’inconnu souligne la limitation actuelle de nos modèles et de nos instruments, non pas leur faillite mais leur historicité : ils sont les produits de constructions méthodologiques qui évoluent avec le temps et les découvertes.

Cette constatation ouvre une interrogation plus large : jusqu’où la connaissance scientifique peut-elle prétendre rendre compte de phénomènes complexes, en particulier lorsqu’il s’agit de la psyché humaine ?

Parapsychologie et exploration des zones d’ombre de la psyché

La conscience humaine constitue l’une des frontières les plus problématiques et les plus fascinantes de la science. C’est un objet qui se manifeste dans l’expérience subjective, mais qui résiste à toute mesure objective directe. Ce dilemme méthodologique traverse les neurosciences

contemporaines : toute théorie de la conscience se heurte au problème de la réduction des expériences subjectives à des signaux observables, ce qui rend la falsification des théories particulièrement complexe. Certaines approches montrent que lorsque la conscience est définie de manière à être testable par rapport à des observations comportementales, les modèles deviennent soit triviaux, soit impossibles à falsifier dans la pratique. Ce constat met en relief les limites des méthodes scientifiques classiques face à la subjectivité et à l’expérience vécue.

Dans ce contexte, certaines disciplines ont exploré des phénomènes situés en marge des standards scientifiques. La parapsychologie, par exemple, a étudié des phénomènes tels que la télépathie, la précognition ou la télékinésie à l’aide de méthodes statistiques. Ces recherches ont connu un certain essor au XXᵉ siècle, notamment pendant la guerre froide, avec des financements substantiels aux États-Unis et en URSS. Certains résultats ont été interprétés comme dépassant ce que l’on attendrait du simple hasard statistique, mais ils ont aussi été critiqués pour des défauts méthodologiques et des biais de confirmation, ce qui a limité leur reconnaissance dans la science mainstream.

Cette exploration soulève une question épistémologique centrale : et si ce que nous appelons «hasard» n’était parfois que le nom donné à ce qui dépasse provisoirement notre capacité explicative ? La science observe, mesure, catégorise et généralise, mais elle ne peut intégrer que ce qui est compatible avec ses outils conceptuels et méthodologiques du moment. Les phénomènes qui ne s’inscrivent pas aisément dans ce cadre ne sont pas nécessairement inexistants ; ils sont simplement hors de portée des méthodes actuelles.


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Jung et une autre conception de la psyché

Carl Gustav Jung occupe une place singulière dans l’histoire de la psychologie. S’éloignant de la psychanalyse freudienne, il fonde la psychologie analytique, une approche qui accorde une grande place aux processus inconscients. Pour Jung, la psyché n’est pas un simple réservoir de contenus refoulés : c’est une réalité dynamique structurée par des archétypes, des motifs symboliques universels qui se manifestent dans les rêves, les mythes et les images culturelles. Ces archétypes constituent ce que Jung appelle l’inconscient collectif, un domaine où se mêlent les structures psychiques individuelles et des invariants partagés à travers les cultures.

Jung considérait que la division moderne entre conscience et inconscient était en partie responsable de nombreux troubles psychiques. Dans une culture qui valorise excessivement la rationalité consciente, les contenus inconscients peuvent s’exprimer de manière déformée ou

conflictuelle. Pour lui, reconnaître la profondeur et la dynamique de l’inconscient est essentiel à une compréhension plus complète de la psyché humaine.

Cette perspective conduit à repenser la manière dont les phénomènes psychiques se relient au monde extérieur. Jung a notamment proposé l’idée d’unus mundus, ou « monde un », une hypothèse selon laquelle il existe un fondement unitaire sous-jacent à la réalité d’où émergent à la fois le psychique et le physique. Dans cette optique, les archétypes ne sont pas des entités purement internes, mais des structures qui peuvent traverser les frontières apparentes entre l’esprit et la matière.

La synchronicité : un phénomène acausal

C’est dans ce cadre élargi que Jung introduit le concept de synchronicité. Formellement, il s’agit de la survenue simultanée de deux événements, l’un psychique, l’autre physique, sans lien causal identifiable, mais porteurs d’un sens subjectif fort pour l’individu. Cette définition met l’accent non pas sur une simple coïncidence statistique, mais sur la qualité signifiante que prennent ces événements pour la personne qui les vit.

Dans son ouvrage Synchronicity: An Acausal Connecting Principle (1952), Jung décrit la synchronicité comme un principe non causal de connexion qui, selon lui, complète mais ne remplace pas la causalité scientifique classique. Cette idée a émergé d’une longue correspondance et collaboration avec le physicien prix Nobel Wolfgang Pauli, qui s’est intéressé à la possibilité de relier des phénomènes physiques et psychiques par des structures communes plutôt que par des liens strictement causaux.

La célèbre anecdote du scarabée doré, où un insecte frappe à la fenêtre du cabinet de Jung au moment précis où une patiente évoque ce symbole dans un rêve, illustre ce que Jung entend par synchronicité : un événement qui échappe à toute relation causale évidente mais dont le sens vécu transforme l’expérience psychique du sujet.


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Il est essentiel de souligner que ce concept a été et reste hautement controversé. La réception scientifique de la synchronicité a été critique, et la théorie est souvent classée comme pseudoscientifique, car elle ne repose pas sur des preuves expérimentales reproductibles et s’oppose à la suffisance de la théorie des probabilités pour expliquer les coïncidences. Les sceptiques soulignent aussi que ce qui apparaît comme signifiant peut-être expliqué par des biais cognitifs, comme la sélection a posteriori ou l’attribution de sens.

Malgré ce scepticisme, l’idée de la synchronicité continue d’être explorée dans certains domaines, non pas comme un phénomène causal au sens strict, mais comme une catégorie descriptive utile pour penser les relations subjectives entre expériences internes et événements externes, particulièrement dans les contextes cliniques où les patients vivent des coïncidences comme profondément significatives.

En guise de conclusion, il est à souligner qu’en clinique psychologique, il peut être réducteur de s’en tenir strictement à ce qui est explicable par la causalité classique. L’expérience clinique confronte les praticiens à des phénomènes qui, bien qu’ils n’aient pas de cause identifiable selon les standards méthodologiques classiques, produisent des effets psychiques réels et parfois significatifs pour le sujet. Reconnaître l’existence possible de phénomènes que la science ne peut pas expliquer actuellement ne signifie pas renoncer à la rigueur scientifique. Cela signifie plutôt admettre que la causalité n’épuise pas nécessairement tout le réel psychique et que certaines dimensions de l’expérience humaine demandent des cadres conceptuels plus larges. Entre neurosciences, psychologie clinique et héritage jungien, il est possible d’envisager une approche plus ouverte, capable d’intégrer la complexité des phénomènes psychiques tout en restant consciente des limites intrinsèques à toute entreprise scientifique.

Références

Bachelard, G. (1938/2011). La formation de l’esprit scientifique. Paris : Vrin.

Chalmers, D. J. (1996). The conscious mind: In search of a fundamental theory. Oxford University Press.

Jung, C. G. (1952/1988). Synchronicité et paracausalité. Paris : Albin Michel.

Jung, C. G. (1959/1991). Les archétypes et l’inconscient collectif. Paris : Albin Michel.

Jung, C. G., & Pauli, W. (1955/2002). Correspondance (1932–1958). Paris : Albin Michel.

Kuhn, T. S. (1962/2008). La structure des révolutions scientifiques. Paris : Flammarion.

Planck Collaboration. (2020). Planck 2018 results. VI. Cosmological parameters. Astronomy & Astrophysics, 641, A6.

Eliesse Drissi
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Psychologue clinicien
Docteur en neurosciences cognitives, PhD.

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