Alzheimer : Quand la musique résiste à l’oubli
Dans une unité Alzheimer, une scène revient souvent avec une intensité saisissante. Une personne qui ne reconnaît plus ses proches, qui peine à trouver ses mots ou demeure silencieuse, se met soudain à chanter. Le chant n’est pas toujours juste ni entièrement fidèle, mais l’air, le rythme et parfois même les paroles surgissent avec une précision troublante. Pour les familles, cet instant a la valeur d’une parenthèse précieuse. Pour les cliniciens, il soulève surtout une question essentielle : comment expliquer que la musique résiste là où tant d’autres capacités disparaissent ?
Depuis quelques années, cette question n’appartient plus seulement à l’expérience du terrain. Elle est devenue un objet de recherche à part entière. La musique n’est plus envisagée uniquement comme une présence réconfortante ou un accompagnement du quotidien, mais comme une intervention non médicamenteuse étudiée pour ses effets potentiels sur le vécu de la maladie.
Les travaux récents ne prétendent pas que la musique soigne la maladie d’Alzheimer. Ils apportent toutefois un constat cliniquement utile, à savoir qu’elle peut atténuer certains symptômes, soutenir des capacités résiduelles et améliorer l’expérience globale du soin, tant pour les patients que pour leurs proches.
La musique, une autoroute cérébrale… avec plusieurs sorties
La maladie d’Alzheimer atteint en premier lieu les régions du cerveau qui soutiennent la mémoire des événements et l’orientation dans l’espace. Ce sont elles qui permettent de reconnaître un visage, de situer un souvenir, de relier une expérience à un lieu ou à un moment précis. À mesure qu’elles se fragilisent, ces repères se brouillent, laissant place à des oublis de plus en plus envahissants. Pourtant, au cœur de ce déclin progressif, la musique apparaît souvent comme une étonnante survivante.
Cette résistance n’a rien de mystérieux. La musique n’emprunte pas une voie unique dans le cerveau. Elle circule à travers plusieurs réseaux en parallèle, en mobilisant l’audition, l’émotion, le mouvement, l’attention et les circuits du plaisir. Là où d’autres fonctions reposent sur des systèmes plus spécialisés, et donc plus vulnérables aux atteintes neurodégénératives, la musique s’appuie sur une architecture distribuée, capable de compenser partiellement certaines pertes.
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La musique agit également comme un puissant raccourci émotionnel. Une chanson associée à l’adolescence, à un événement marquant ou à une relation affective peut faire surgir des fragments de mémoire autobiographique que l’on croyait inaccessibles. Ces souvenirs ne prennent pas toujours la forme d’un récit clair ou structuré. Ils s’expriment parfois par un changement d’expression, un regard plus présent, une posture qui s’anime ou quelques mots isolés. Leur charge émotionnelle, en revanche, est bien réelle.
Pour une personne atteinte de la maladie d’Alzheimer, ces moments de reconnexion, même brefs, ont une portée particulière. Ils contribuent à maintenir le sentiment d’identité, souvent mis à mal par la disparition progressive des repères personnels. La musique ne restaure pas la mémoire au sens strict et ne fait pas réapparaître les souvenirs tels qu’ils étaient. Elle rétablit néanmoins un lien essentiel entre la personne et son histoire, en activant des traces émotionnelles encore disponibles. Même lorsque le souvenir n’est pas formulable, le fait de ressentir à nouveau quelque chose de familier modifie l’état interne de la personne. L’émotion précède alors le souvenir, et parfois s’y substitue. C’est précisément pour cette raison que les effets de la musique débordent largement la seule question de la mémoire. En réactivant des émotions positives et un sentiment de continuité personnelle, la musique influence l’état global de la personne. Elle peut apaiser une tension, réduire un sentiment d’insécurité ou faciliter le contact avec l’environnement immédiat.
Dans la vie quotidienne, cette modulation émotionnelle prend une importance particulière. Car la maladie d’Alzheimer ne se manifeste pas uniquement par des oublis, mais par une fragilisation de l’équilibre émotionnel et relationnel. L’anxiété, l’agitation, l’irritabilité ou la tristesse émergent souvent dans des contextes où la personne ne parvient plus à donner sens à ce qu’elle vit. Ces manifestations ne sont pas secondaires. Elles structurent l’expérience de la maladie et pèsent sur la qualité de vie, autant pour les personnes concernées que pour leurs proches et les équipes soignantes.
Sur ce terrain, la musique agit comme un régulateur. En restaurant un climat émotionnel plus stable, elle modifie le contexte dans lequel la personne perçoit le monde et interagit avec les autres. Les travaux de recherche convergent sur ce point. Les interventions musicales sont associées à une amélioration de la qualité de vie et à une diminution de plusieurs symptômes neuropsychiatriques. Les effets sur la cognition restent variables, mais un mécanisme apparaît de façon récurrente. Lorsque l’anxiété diminue et que l’humeur s’améliore, l’attention devient plus disponible, l’engagement augmente et l’interaction redevient possible.
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La musique ne corrige pas directement les atteintes cérébrales. Elle agit en amont en activant des traces émotionnelles encore présentes. Ce lien, aussi fragile soit-il, permet à la personne de se reconnaître comme un sujet inscrit dans une continuité, et non uniquement comme un patient défini par ses pertes. En ouvrant des chemins alternatifs, la musique permet parfois de rejoindre la personne là où les mots et les repères cognitifs ne suffisent plus. Elle n’agit pas sur la maladie elle-même, mais sur l’expérience vécue de la maladie. Et cette différence est loin d’être secondaire. Elle conditionne la qualité de la relation, la manière de soigner et, souvent, la façon de traverser les journées. La musique rappelle que la maladie n’efface pas entièrement la personne. Même lorsque la mémoire vacille, quelque chose demeure accessible, et la musique en est souvent la clé.
Références
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