Dans la tête du traducteur : une lecture psycholinguistique de la traduction
La traduction est certes un acte linguistique et une acticité extralinguistique. Mais elle est, avant tout, un processus psycholinguistique et, par essence, cognitif. L’acte traductionnel implique un certain nombre de mécanismes et de tâches psycholinguistiques qui permettent la saisie et la réexpression du sens des mots et de la signification des phrases d’une langue-source dans une langue-cible.
L’objectif de cet article est l’examen de « ce qui se déroule à l’intérieur de la boite noire » du sujet-traducteur :Quels sont donc les mécanismes mentaux-cognitifs qui sous-tendent et régissent l’opération de traduction et l’acte de traduire ?
Quels sont les soubassements neurobiologiques qui hébergent l’activité traductionnelle ?
Psycholinguistique de l’acte de traduction
La coopération entre les spécialistes de la traduction et les psycholinguistes est bénéfique pour les raisons suivantes:
- Les résultats escomptés de cette entraide offriront aux spécialistes et aux enseignants de la traduction des outils précieux pour enrichir leurs réflexions théoriques et leurs démarches pratiques (cours, exercices, analyse des erreurs de production, etc.), en vue de former des traducteurs plus fiables et plus performants ;
- L’examen, dans l’acte traductionnel, des procédés cognitifs qui, par l’exercice et la formation, permettraient d’atteindre un degré d’automatisme chez le traducteur ; ce qui pourrait impliquer un amoindrissement de la charge mentale requise pour effectuer une traduction (le coût cognitif) et enfin ;
- La modélisation de l’activité traductionnelle, en décrivant et en expliquant son fonctionnement psycholinguistique ainsi que les étapes et les tâches qui y sont impliquées.
La psycholinguistique s’intéresse, à la fois, au texte traduit ou «produit de la traduction» et au traducteur, en tant qu’entité cognitive et facteur d’une importance capitale dans l’acte traductionnel qui a pour mission de faciliter le processus communicationnel de l’acte de traduction (Emetteur / Traducteur – Message / Texte traduit – Récepteur).
La traduction est un processus psycholinguistique réalisé par un médiateur (le traducteur/ l’interprète) au cours de la «phase de transfert»,selon Nida, impliquant des mécanismes cognitifs mis en jeu, et poursuivant deux parcours distincts :
- Un parcours onomasiologique (du sens vers la forme) et
- un parcours sémasiologique (de la forme vers le sens).
Cette définition reflète la définition classique de l’objet de la psycholinguistique, à savoir«l’étude scientifique des processus de codification et de décodification durant l’acte de communication, dans la mesure où ils relient des états de messages à des états des communicants ». Charles Osgood et Thomas Sebeok (1954), Psycholinguistics : A survey of theory and research problems, p.4.
Le premier schéma qui suit délimite le champ de la psycholinguistique et le second identifie les éléments qui interviennent dans la confection de l’acte traductionnel.


Modélisation psycholinguistique de l’activité traductionnelle : TRADUIRE, C’EST TRAITER
L’acte traductionnel peut être conçu comme une « situation de problème » qui demande à être résolue. Le traducteur est régi dans l’élaboration de sa stratégie par des aspects cognitifs. L’activité traductionnelle consiste en une série d’étapes représentant des tâches de traitement cognitif et permettant le décodage et l’encodage du matériel traductionnel.
Partant du modèle psycholinguistique proposé par Willem Levelt (1989) (Speaking : From Intention To Articulation) et développé par Juan Segui et Ludovic Ferrand (2000) et d’un ensemble de travaux neuropsychologiques parus dans la revue spécialisée en traductologie « META, no. LII 1, année 2007 » (un numéro spécial sur les sciences cognitives et la traductologie), nous allons tenter de proposer une modélisation psycholinguistique de l’acte traductionnel.
Étapes et processus psycholinguistiques impliqués dans l’activité traductionnelle
Comme toute activité inter-communicationnelle, l’acte traductionnel est le résultat d’un processus de décodage (perception-compréhension) et d’encodage (production-formulation).
LA TRADUCTION ECRITE
L’acte traductionnel écrit est le résultat de l’action conjuguée de trois systèmes organiques : le système perceptuel (visuel, auditif), le système significatif et le système émetteur.
Étape 1 : La lecture
C’est une activité à la fois oculomotrice et cognitive : reconnaissance perceptive visuelle du texte-source. Elle constitue le moyen par lequel le lecteur/ le traducteur perçoit les informations contenues dans le texte qu’il traitera en sein de son système mnésique. Le traducteur effectue, ainsi, les tâches suivantes :
- Une tâche d’identification des mots : Il s’agit d’un décodage grammatical (sémantique et syntaxique) des « lemmes » et un décodage phonologique des « lexèmes » ;
- Une tâche de segmentation lexicale : Elle prend en considération la constitution phonémique, syllabique, morphémique, graphémique et lexicale des mots simples et composés.
La stratégie de la lecture qui met en œuvre les tâches d’identification et de segmentation implique le recours au lexique (ou dictionnaire) mental du traducteur dans lequel sont représentés les connaissances qu’il possède à propos des mots de la langue-source (et aussi de la langue-cible).
Selon Alexandra Kosma (2005), le lecteur-traducteur adopte des stratégies de lecture différentes par rapport au simple lecteur, car, selon toutes les apparences, il adopte des stratégies qui vont lui permettre de préparer la reformulation du sens de l’énoncé. Ces stratégies se différentient en fonction du type de texte à traduire, de l’expertise du traducteur, etc. Les sujets qui font une traduction dite “mot à mot” où ils traduisent en ne cherchant que des correspondances de mots et de sens, ont un processus oculaire quasi linéaire, alors que les sujets qui optent pour une stratégie plus synthétique (sémantique) ont un parcours plus exploratoire.
Il existe, ainsi, plusieurs types de stratégies de lecture :
- La lecture studieuse est une stratégie mise en œuvre par le lecteur pour tirer le maximum d’informations du texte lu ;
- La lecture balayage intervient lorsque le lecteur veut simplement prendre connaissance de l’essentiel du texte ;
- La stratégie de sélection est sollicitée lorsque le lecteur cherche une information ponctuelle ;
- La lecture-action est adoptée par un lecteur occupé à réaliser une action à partir d’un texte contenant des consignes ;
- La lecture oralisée consiste à lire un texte à haute voix.
Étape II : L’attention
L’attention est «la capacité que l’individu possède de prendre possession de son esprit de façon consciente pour focaliser ses ressources cognitives sur une pensée ou un objet particulier parmi plusieurs autres. Cela implique que l’on rejette un certain nombre d’éléments afin de gérer efficacement les autres».
L’attention « est liée à la manière dont le système cognitif traite l’information». C’est une activité mentale liée à la lecture et qui joue un rôle important dans toutes les étapes du processus traductionnel.
Nous devons étudier la manière dont le traducteur gère ses ressources attentionnelles lors des différentes étapes de la traduction ou lors de la gestion de certains types de difficultés, car il semble que plusieurs types d’erreurs relèvent d’une mauvaise application de l’attention.
De quelle manière l’attention influe-t-elle sur la fiabilité et les performances du traducteur ? Quels sont les effets de l’attention sur la charge mentale requise pour l’accomplissement de l’acte traductionnel ? Peut-on proposer des stratégies de régulation de l’attention en fonction du degré de difficulté traductionnelle, de la quantité du travail à effectuer ? etc.
Les chercheurs distinguent entre les processus attentionnels automatiques, rapides, parallèles et désintéressés, et les processus attentionnels conscients lents, séquentiels et stratégiques, c’est-à-dire obéissant à une fonction de contrôle par le sujet et à une motivation.
L’activité traductionnelle exige une attention particulièrement soutenue, une grande endurance physique, mentale et nerveuse ainsi que plusieurs efforts distincts et simultanés qui peuvent mener le traducteur (en particulier l’interprète) à la saturation et lui faire commettre des erreurs.
Etape III : La déverbalisation et la conceptualisation
La traduction est un travail sur le message et sur le sens. Qu’il s’agisse de traduction orale ou écrite, littéraire ou technique, l’opération traductionnelle comporte toujours deux volets : COMPRENDRE et DIRE. Il s’agit de déverbaliser, après avoir compris, puis de reformuler ou réexprimer (« rewording »).
La tâche de déverbalisation du texte vise à le traduire mentalement. C’est-à-dire le doter d’une représentation conceptuelle. Il s’agit d’une représentation cognitive de nature non linguistique : une représentation préverbale. La déverbalisation consiste aussi en une désambiguïsation du contenu sémantique et conceptuel du texte-source. C’est un déshabillage de ce texte initial. C’est le défaire de l’apparat linguistique.
Etape IV : La mémorisation
La mémoire de travail (mémoire courte / épisodique) retient l’information conceptualisée ou déverbalisée, extraite lors de la lecture par le traducteur du T-S. Quant à la mémoire à long terme (permanente), elle emmagasine les divers savoirs et concepts (stockage) utilisés dans l’interprétation de l’information déverbalisée.
Les concepts les plus pertinents dans le texte vont être envoyés vers la mémoire à court terme (ou mémoire de travail) pour y être traités. Cette mémoire retiendra les informations les plus pertinentes pour assurer la continuité de la compréhension.
Le processeur central entame ensuite le traitement de ces informations. Pour cela, il fera appel aux réseaux mnésiques de la mémoire à long terme qui vont relayer vers la mémoire à court terme des informations liées aux notions, aux concepts évoqués par le discours et l’information situationnelle. Ces informations émaneront des savoirs aussi divers que variés que l’interprète aura acquis et accumulés au long de son existence (savoirs encyclopédique).
Toute l’information proposée par la mémoire à long terme ne sera pas pertinente et seule une partie sera utilisable ; c’est ici qu’intervient l’inhibition, ce modulateur de l’activation, ce censeur de l’impropriété.
Le modèle de Baddeley (1993) : Le système central de supervision (appelé aussi administrateur central) remplit différentes fonctions (inhibition des réponses automatiques ou d’informations devenues non pertinentes, activation d’informations dans la mémoire à long terme, planification d’activité et attribution de ressources). Il s’agit donc de la composante attentionnelle de la mémoire de travail coordonnant, sélectionnant et contrôlant les opérations de traitement. Sous la dépendance de ce système central, les composants spécialisés (appelés aussi systèmes esclaves) que sont la boucle phonologique et le calepin visuo-spatial, stockent très temporairement, pour le premier, des informations verbales et, pour le second, des informations visuelles et spatiales. Si l’individu souhaite maintenir dans les systèmes esclaves des informations, il doit procéder à leur rafraîchissement par autorépétition mentale dans la boucle phonologique. Toujours, sous le contrôle de l’administrateur central, le buffer épisodique, lui aussi à capacité limitée et temporaire, permet de fédérer en une représentation intégrée, des informations conceptuelles, sémantiques, visuo-spatiales, phonétiques en provenance de la mémoire à long terme et/ou des deux systèmes esclaves. Il constitue ainsi une interface majeure de gestion des informations entre les systèmes esclaves et la mémoire à long terme. A l’aide de plusieurs expériences de laboratoire, Baddeley (2001) a pu en attester les fonctions. Ces différents éléments gèrent des informations qualifiées de flexibles parce qu’en constante mutation, alors que la mémoire à long terme fournit des éléments d’informations stables, cristallisées. Ainsi pour les psychologues de la cognition qui adhèrent à ce modèle, les individus disposent de structures de stockage temporaire de quelques informations (les systèmes esclaves), mais aussi d’unités de traitement (l’administrateur central et le buffer épisodique) qui concourent à la transformation de l’information. Comme le mettent en évidence d’abondantes expériences de laboratoire, les activités intellectuellement complexes comme la lecture-compréhension, la production écrite de textes, la résolution de problèmes, les activités mathématiques, l’apprentissage d’une seconde langue (etc.), sont sous la dépendance fonctionnelle d’une telle structure, que cette activité soit efficiente ou non (dysfonctionnement) et que l’individu soit ou non en situation d’apprentissage.
Etape V : La reformulation du sens
L’opération traductionnelle implique un travail de recherche du sens, suivi d’une reformulation (dite aussi re-verbalisation ou réexpression)par l’établissement d’équivalences.
Cette tâche consiste à reformuler par le texte-cible dans la langue d’arrivée ce qu’on a compris à la lecture du texte-source écrit dans la langue de départ. Pour que le sens se rematérialise sous une forme linguistique, il devra être reverbalisé :

La reformulation du sens implique une forme singulière d’activité rédactionnelle. Le traducteur, bien qu’il soit contraint par le vouloir dire et le dit de l’auteur dont il traduit l’œuvre, doit élaborer sa propre stratégie rédactionnelle en tenant compte des paramètres communicationnels (situationnels) qui régissent l’acte traductionnel et surtout dans la mise en texte (format, genre, choix rhétoriques…). La rédaction de la traduction peut être considérée comme un problème qui requiert une solution, comme une série de prises de décisions. Le produit traduit est enfin objet de réexaminassions et révisions.
LA TRADUCTION ORALE (INTERPRETARIAT)
L’acte traductionnel oral (l’interprétariat) est réalisé selon les étapes suivantes :
La perception auditive
Il s’agit d’abord d’« entendre » le message (TS), c’est-à-dire de l’« ouïr », et surtout d’en extraire une représentation conceptuelle déverbalisée.
L’attention et La mémorisation conceptuelle
La traduction orale est caractérisée par l’exécution simultanée (synchrone) de trois opérations cognitives : la perception auditive, la compréhension et la reformulation. Tout cela exige une attention vigilante et une mémorisation pertinente : un coup cognitif élevé (vitesse rapide d’exécution, fluence verbale, automatisme, traitement verbo-auditif irrépressible).
Il s’agit, donc, de « retenir» le message (TS), c’est-à-dire en mémoriser et stocker le contenu déverbalisé pendant le laps de temps qu’occupe l’empan de parole qui revient à l’orateur qu’on a à « traduire », ce qui implique effectivement une « conceptualisation » et le passage de la mémoire immédiate (courte) à la mémoire sémantique (à longue terme).
La reformulation
La réexpression du message (TS) dans la langue d’arrivée, en procédant au double encodage grammatical-phonologique (lemmes – lexèmes), à l’aide du lexique mental intériorisé, ce qui aboutit à une représentation syntaxique et une représentation phonologique du signal perçu auditivement sous forme d’une représentation phonétique : gestes co-articulatoires indices acoustiques, syllabaire et traits prosodiques.
L’articulation
L’articulation du produit traduit via le système phonatoire (sub-laryngien, laryngien et supra-laryngien). Il s’agit d’associer une prononciation à une signification. Dans une traduction « réussie » : le contenu conceptuel associé par le traducteur à cette représentation globale du texte-cible doit correspondre à celui visé par l’auteur du texte-source.

Le traitement traductionnel est-il de nature sérielle (modulaire) ou interactive (connexionniste) ?
On peut envisager trois types de modèles de traitement psycholinguistique pour la traduction :
- Un modèle sériel ;un modèle « en cascade » ;et un modèle interactif.
Le modèle sériel
Dans ce modèle, la transmission de l’information d’une composante à l’autre (dans une activité traductionnelle) se fait de manière strictement sérielle. Le traitement d’un type particulier d’information (visuelle ou auditive ou phonologique…) doit être effectué avant que ne commence le traitement de l’information associé au niveau suivant. Dans la phase de décodage (perception et compréhension), chaque niveau de représentation est dérivé entièrement du niveau immédiatement inférieur (une procédure sérielle de « bas en haut » (down-top)). De même, dans la phase d’encodage (production ou reformulation), chaque niveau de représentation est dérivé entièrement du niveau immédiatement supérieur (une procédure sérielle de « haut en bas » (top-down)):

Le modèle « en cascade »
Dans ce modèle, le principe de l’autonomie du traitement (chez le traducteur) est conservé, tout en permettant aux différents sous-modules de fonctionner « en parallèle ». Les informations sont délivrées entre les sous-modules par « paquets ». Un sous-module peut poursuivre le traitement d’un type donné d’information tout en transférant en même temps à un autre une information fragmentaire que celui-ci pourra utiliser pour effectuer son propre traitement:

Le modèle interactif
Dans ce modèle interactif, le mode de fonctionnement d’une composante particulière ne dépend pas uniquement de l’information provenant du niveau immédiatement inférieur (le cas de la perception et de la compréhension) ou supérieur (le cas de la production ou reformulation). Les informations provenant des niveaux supérieurs syntaxiques et sémantiques, dans le traitement lexical par exemple, pourraient affecter directement les processus impliqués dans son identification :

Comme le souligne Segui (1992), nous pouvons avancer que les processus de traitement psycholinguistique de la traduction sont « plus ou moins modulaires », et que la pertinence de l’hypothèse de modularité dépond notamment « de la nature du processus psycholinguistique considéré, et en particulier de sa précocité dans le système de traitement » (p.133) : un processus a d’autant plus de chance d’être modulaire qu’il est précoce (de bas niveau), tandis que les processus plus tardifs impliqués dans l’activité traductionnelle seront plus ouverts (non encapsulés) et perméables à des informations de nature diverses.
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Le cerveau du traducteur
Les tâches psycholinguistiques impliquées dans l’acte traductionnel sont sous-tendues par des structures neuro-cérébrales. Le système du traitement de la traduction est structuré au niveau cérébral en termes de sous-composantes ayant leur propre localisation et assurant une fonction spécifique et entretenant des liens inter-neuronaux.
La visualisation anatomique et fonctionnelle cérébrale des tâches cognitives est rendue possible grâce au développement précieux des techniques de l’imagerie cérébrale fonctionnelle (IRMf (Imagerie par Résonance magnétique fonctionnelle), Tomographie par Emission de Positions (TEP), MEGf (Magnéto-encéphalographie fonctionnelle), EEG (Eléctro-encéphalographie). Ces techniques ont permis donc de « voir », à l’intérieur du cerveau humain, les étapes chronologiques et géographiques du traitement cognitif humain.
Les opérations cognitives mises en jeu dans l’activité traductionnelle montrent une progression d’une activation occipitale (la vision), du cortex auditif, via le pariétal et le temporal (aire de Wernicke), pour aller ensuite vers le frontal (zone de Broca) dans l’hémisphère gauche du cerveau : Tous les lobes de la « zone du langage » sont activés lors de l’acte traductionnel. Nous pourrions, ainsi, envisager une conception associationniste (plutôt que localisationniste) dans le traitement cérébral de la traduction.
Le traducteur (ou l’interprète) est un bilingue, voire un polyglotte lettré qui possède une « conscience linguistique ». Cette conscience contraint son traitement traductionnel : sur le plan phonologique, par exemple, sa « conscience phonologique » pèse sur son traitement perceptif. Ce traitement est sujet d’un « filtrage perceptif ». Cela engendre des fois une « surdité phonologique ». Le traducteur / auditeur procèderait donc à une stratégie d’ignorance (ignorer les propriétés phonologiques de la langue de départ), ou bien à une stratégie d’assimilation qui consiste à assimiler ces propriétés à celles de sa langue maternelle acquise.
Le passage d’une langue à une autre lors de l’acte traductionnel est assuré par des stratégies de contrôle et d’inhibition (dans les cas d’interférence des deux codes).
Ainsi, le traducteur (ou l’interprète) est-il l’équivalent de deux monolingues dans une seule tête ? La réponse est non.Les performances du traducteur sont, donc, fonctions des facteurs suivants :le niveau de maîtrise de la langue seconde etses conditions d’apprentissage, en particulier l’âge d’acquisition et d’apprentissage lié à la plasticité (remodelage) des structures cérébrales mises en jeu dans les processus d’acquisition et d’utilisation du langage.
Un autre point fort intéressant mériterait d’être étudié, à savoir l’aspect pathologique du traducteur ; c’est-à-dire les difficultés et les problèmes que confronte, par exemple, un traducteur (un plurilingue donc) souffrant d’une lésion cérébrale ou d’une détérioration neuro-cérébrale, un traducteur aphasique !
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Références
BADDELEY, A. D. 1993: La mémoire humaine. Théorie et pratique, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble.
BALLIU, Ch. 2007 : Cognition et déverbalisation, Meta, LII, 1.
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SEGUI, J. & LUDOVIC, F. 2000: Leçons de parole, Editions, Odile Jacob, Paris.
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Mourad Mawhoub
Professeur d’enseignement supérieur, Université Hassan II de Casablanca.
Doctorat d'Etat (spécialité : Linguistique - Psycholinguistique), Université Cadi Ayad, Marrakech, 2001.
Doctorat Nouveau Régime (spécialité : Linguistique – Phonétique), Université de la Sorbonne Nouvelle, Paris III, 1992.
Diplôme d'Etudes Approfondies (DEA) (spécialité : Linguistique et phonétique expérimentale, Laboratoire de Phonétique de l'Université de Paris III, 1987.
Ex-doyen de la Faculté des lettres et des sciences humaines Ain Chock, Université Hassan II de Casablanca.
Ex-directeur de l’Académie des Arts Traditionnels, Fondation de la Mosquée Hassan II de Casablanca.
Auteur de plusieurs articles dans les domaines de linguistique, phonétique expérimentale, psycholinguistique et neurolinguistique.