Trauma : Quand le cerveau se soigne
Dans la clinique contemporaine, comprendre ce que signifie réellement « guérir un trauma »demande de dépasser les oppositions traditionnelles entre psyché et cerveau. L’être humain n’est pas seulement un ensemble d’idées ou de mots : il est aussi un système biologique profondément influencé par ses expériences. La psychanalyse moderne, non dogmatique, intègre cette complexité en reconnaissant que l’inconscient, loin d’être une métaphore, est enraciné dans des structures cérébrales et des fonctions neurocognitives dynamiques. Elle ne cherche pas à appliquer un modèle figé, mais à observer le sujet dans sa singularité, là où l’histoire personnelle résonne avec des marques biologiques inscrites dans le cerveau.
Observer sans juger, accueillir sans enfermer
L’attitude du psychanalyste contemporain s’apparente à celle d’un explorateur attentif plutôt qu’à un diagnosticien rigide. La psychanalyse non dogmatique n’impose pas de catégories théoriques toutes faites. Elle met en lumière les mouvements internes du sujet au fil de sa parole, de ses hésitations, de ses répétitions, de ses silences et de ses affects. Dans cette perspective, les symptômes, qu’il s’agisse d’angoisse, de colère, de tristesse ou de retrait émotionnel, ne sont pas des pathologies figées, mais des tentatives d’organisation de l’expérience, souvent dérivées d’événements traumatiques anciens ou récents.
René Spitz avait déjà montré, dans ses travaux sur la dépression anaclitique chez les nourrissons, que ce qui importe profondément ce n’est pas seulement l’événement lui-même, mais l’impact qu’il a sur les courses d’attachement, de sécurité et de régulation émotionnelle. Aujourd’hui, cette idée trouve un écho dans les neurosciences du développement qui montrent comment les premières relations influencent la connectivité entre l’amygdale, le cortex préfrontal et l’hippocampe, des zones essentielles pour la mémoire, l’émotion et la régulation cognitive.
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La temporalité de l’inconscient et des neurones
Les neurosciences contemporaines apportent une compréhension supplémentaire. Le cerveau n’est pas un organe statique, mais un système en plasticité continue, capable de remodeler ses circuits sous l’effet des expériences relationnelles. L’étude Remember, menée à la suite des attentats du 13 Novembre, a montré que certaines personnes exposées à des traumatismes sévères présentent une capacité renouvelée à activer les mécanismes de contrôle de la mémoire, en particulier au niveau du cortex préfrontal et de l’hippocampe, ce qui est un marqueur neurobiologique de résilience au stress post-traumatique.
Dans les cas de trouble de stress post-traumatique, l’amygdale, qui code la peur et la vigilance, est souvent hyperactive, tandis que les zones impliquées dans la régulation cognitive montrent une hypoactivation. Cela se traduit par une difficulté à moduler les réponses émotionnelles et à contextualiser les souvenirs traumatiques. La psychanalyse moderne ne voit pas cela comme une fatalité, mais comme une architecture fonctionnelle du cerveau qui peut être réorganisée grâce à la plasticité neuronale et à un travail clinique soutenu.
Corps et cerveau : une danse continue
L’un des apports les plus riches de la psychanalyse informée par les neurosciences est l’attention portée au corps et aux sensations. Le traumatisme ne reste pas confiné à un événement psychique abstrait : il s’inscrit dans les circuits du système nerveux autonome, influençant la respiration, la tension musculaire, les rythmes cardiaques et même les cycles de sommeil. Des études indiquent que des expériences traumatiques modifient des fonctions régulatrices critiques du tronc cérébral, impactant le cycle veille-sommeil, l’équilibre autonome et les réponses au stress, ce qui contribue à certains symptômes persistants vécus par les personnes traumatisées.
Reconnaître que le corps se souvient est essentiel. L’inconscient ne se manifeste pas seulement en mots, mais à travers des tensions, des postures et des réactions automatiques qui révèlent des stratégies de survie anciennes. Ces traces incarnées doivent être accueillies dans le travail clinique, car elles contiennent des informations que la parole seule ne peut atteindre.
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Symbolisation, langage et transformation
L’un des objectifs de la psychanalyse moderne est de transformer l’émotion brute en symboles intégrables. Cela implique un processus de mise en mots, mais aussi de mise en forme symbolique par l’art, l’écrit ou le jeu. La symbolisation n’est pas un luxe littéraire : elle engage des réseaux légers mais puissants dans le cerveau impliqués dans la mémoire de travail, l’attention et la conscience de soi.
Chez un patient traumatisé, la symbolisation ne supprime pas le souvenir, mais elle l’inscrit dans une narration cohérente, ce qui permet d’activer des circuits du cortex préfrontal qui régulent l’amygdale. Le travail psychique transforme un souvenir fragmenté, intense et envahissant en un événement intégré, contextualisé et gérable.
Trauma et répétition : du piège à l’interprétation
Dans la clinique psychanalytique, la répétition n’est jamais vue comme un simple retour obsessionnel. Elle est comprise comme une tentative de réorganiser une expérience qui n’a pas encore trouvé de représentation symbolique satisfaisante. Ce processus, souvent douloureux, n’est pas un échec. Il est le signe que l’esprit cherche encore à donner sens à ce qui reste inachevé.
Les neurosciences confirment que le traumatisme modifie les circuits de la mémoire implicite, favorisant des réponses automatiques plutôt que des souvenirs contextualisés. Cela explique pourquoi certains patients revivent des sensations ou des comportements sans que ces réactions puissent être mises en mots. Un travail analytique attentif permet de réintroduire la temporalité et la narration dans ces expériences, offrant au cerveau une chance de recomposer ses réseaux internes.
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Pratiques thérapeutiques intégrées
Guérir du trauma demande un ensemble de stratégies qui tiennent compte à la fois de la richesse psychique et de la plasticité cérébrale. Des approches thérapeutiques basées sur l’attention et la pleine conscience renforcent le cortex préfrontal et améliorent la régulation émotionnelle en diminuant l’hyperactivité de l’amygdale et en stabilisant les réseaux attentionnels.
La psychothérapie psychanalytique offre une plateforme pour revisiter des expériences traumatiques dans un contexte sécurisé, permettant la réinterprétation des affects et la transformation symbolique des souvenirs. Cette transformation mobilise des circuits cérébraux de haut niveau qui permettent au sujet de ne plus être captif de réactions automatiques, mais de devenir acteur conscient de sa propre régulation affective.
Au-delà de la parole, certaines approches innovantes alliées à la science du cerveau explorent des outils comme la neuromodulation pour soutenir la guérison chez des patients résistants aux méthodes classiques. Des essais récents suggèrent que la stimulation électrique ciblée du cortex préfrontal peut améliorer la régulation émotionnelle et réduire les symptômes liés à un trauma émotionnel intense, ouvrant des pistes complémentaires au travail psychothérapique.
L’alliance de la psychanalyse et des neurosciences ne signifie pas réduire l’être humain à un organe, mais reconnaître que le cerveau et l’inconscient tissent ensemble la toile de l’expérience subjective. Le psychanalyste moderne accueille l’histoire vivante du patient, accompagne la symbolisation des affects, intègre les découvertes scientifiques sur la plasticité cérébrale et met en place des pratiques qui honorent à la fois l’esprit et le corps.
Regarder soi-même autrement
La guérison du trauma ne se mesure pas seulement en absence de symptômes. Elle se manifeste dans la capacité d’un sujet à vivre, à aimer, à penser et à tisser des relations sans que chaque expérience du passé ne commande l’émotion présente. C’est un mouvement progressif où le cerveau se reconnecte à travers de nouvelles expériences, où l’inconscient trouve des formes qui n’imposent plus la répétition, mais ouvrent des routes nouvelles.
Dans ce parcours, chaque geste de prise de conscience, chaque mot prononcé, chaque sensation accueillie devient une part de la transformation interne. Le psychanalyste moderne accompagne ce voyage non pas comme un maître, mais comme un partenaire respectueux de la singularité de chaque subjectivité, conscient que la science et la clinique se rencontrent pour libérer, pas pour enfermer.
Références
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Stress post-traumatique : la plasticité cérébrale, un mécanisme clé de la résilience au trauma. INSERM Brasil press release (2025) experimental imaging Remember study

Flora Toumi
Psychanalyste, chercheuse Brain Institute Paris et docteure en philosophie
Flora Toumi est docteure en philosophie, neuropsychanalyste et sexologue clinicienne, spécialisée dans la résilience et le syndrome de stress post-traumatique (SSPT / PTSD). Elle accompagne aussi bien des civils que des militaires des forces spéciales françaises et des légionnaires, à travers une approche intégrative alliant hypnose ericksonienne, EMDR et psychanalyse.
Chercheuse au Brain Institute de Paris, elle échange régulièrement avec le neuropsychiatre Boris Cyrulnik sur les processus de reconstruction psychique.
Flora Toumi a également conçu une méthode innovante de prévention du SSPT/PTSD et fondé le premier annuaire des psychanalystes de France. Son travail relie science, humanité et philosophie dans une quête d’unité entre le corps, l’âme et la pensée.