Le théâtre d’improvisation, fabrique de créativité

Monter sur scène sans texte ni scénario, sans savoir ce qui adviendra dans les secondes suivantes, tel est le pari du théâtre d’improvisation. En quelques instants, il faut imaginer une situation, incarner un personnage, écouter ses partenaires et construire une cohérence commune. Tout se joue dans l’instant, au rythme de l’échange. Improviser implique d’accepter l’incertitude tout en restant attentif au moindre signal. Ce qui ressemble à un simple jeu mobilise en réalité une architecture mentale complexe, faite d’ajustements rapides, de choix implicites et de régulations constantes. Or cette capacité d’adaptation devient un enjeu majeur avec l’avancée en âge.

Bien vieillir ne consiste pas seulement à préserver la mémoire ou l’attention considérées isolément, mais à conserver la souplesse nécessaire pour comprendre une situation nouvelle, y répondre de façon pertinente et demeurer engagé dans l’interaction sociale. Pourtant, de nombreux programmes de stimulation cognitive continuent de cibler des fonctions spécifiques à travers des exercices abstraits, souvent éloignés des contextes concrets dans lesquels ces capacités sont réellement mobilisées. C’est dans cette perspective élargie du fonctionnement cognitif que plusieurs travaux récents se sont penchés sur l’improvisation théâtrale, envisagée comme une activité susceptible d’éclairer autrement la question de la stimulation du cerveau. Nous en proposons ici une synthèse, afin d’en dégager les apports essentiels pour la réflexion sur la stimulation cognitive.

Improviser pour penser

À première vue, l’improvisation semble relever de la spontanéité. Pourtant, cette aisance apparente repose sur un travail cognitif soutenu. Pour que la scène prenne forme, l’attention doit rester continuellement orientée vers les partenaires et l’évolution du contexte. La mémoire de travail conserve les éléments narratifs déjà posés, les rôles distribués et les intentions implicites. Le contrôle inhibiteur empêche l’émergence de réponses automatiques qui rompraient la logique en cours, tandis que la flexibilité mentale permet de modifier rapidement une orientation devenue inadéquate. À cela s’ajoute la capacité à inférer les intentions et les émotions d’autrui, indispensable pour maintenir une interaction crédible. Ces processus ne fonctionnent pas successivement, mais en parallèle, dans un ajustement constant.


🔗À lire aussi : La mémoire des Hypocrites


Cette mobilisation conjointe des ressources mentales ne constitue pas un simple détail méthodologique. Elle prend tout son sens lorsqu’on la replace dans le cadre du vieillissement cognitif. Les recherches récentes en neurosciences cliniques montrent que l’âge n’affecte pas uniformément l’ensemble des capacités mentales. Les connaissances accumulées et certaines compétences langagières demeurent relativement stables. En revanche, la vitesse de traitement, la mémoire de travail et la gestion simultanée de plusieurs opérations tendent à devenir plus coûteuses. Les performances se maintiennent dans des tâches simples, mais se fragilisent lorsque plusieurs exigences doivent être combinées sous contrainte temporelle ou dans un environnement imprévisible.

La vie quotidienne illustre précisément cette complexité. Une conversation animée, un changement inattendu dans une organisation prévue ou une décision à ajuster rapidement mobilisent une articulation souple de perception, de mémoire, d’inhibition et de planification. Ce n’est pas tant l’existence de ces compétences qui conditionne l’efficacité de l’action que leur coordination fluide. Lorsque cette orchestration devient moins fluide, l’interaction peut perdre en aisance.

Dans ce contexte, l’improvisation propose une mise en situation globale, plus proche des défis du quotidien. Elle ne sollicite pas seulement des mécanismes cognitifs ; elle engage la personne dans son ensemble. Car improviser, c’est accepter de s’exposer au regard des autres, de prendre des risques et de tolérer l’erreur. Sur scène, l’erreur n’est pas sanctionnée, elle devient matière à création. L’incertitude elle-même se transforme en ressource.

Cette dimension est loin d’être anodine. La motivation, le plaisir d’agir et le sentiment d’implication jouent un rôle déterminant dans l’adhésion aux activités cognitives et dans leur maintien dans le temps. Or ces leviers émotionnels sont parfois moins présents dans les programmes traditionnels d’entraînement alors qu’ils constituent un moteur essentiel de l’engagement. Ils contribuent sans doute à expliquer pourquoi les pratiques créatives et socialement interactives sont régulièrement associées, dans les études observationnelles, à un meilleur maintien des capacités cognitives avec l’âge.


🔗Découvrez également : Et si le bonheur retardait le déclin cognitif ?


L’improvisation ne constitue évidemment pas une solution thérapeutique miracle. Elle invite plutôt à un déplacement du regard. La stimulation cognitive ne se réduirait pas à l’entraînement isolé de fonctions mesurables, mais pourrait aussi émerger d’activités incarnées, inscrites dans l’échange et porteuses de sens. Car le cerveau ne fonctionne pas comme une juxtaposition de modules indépendants. Il se déploie dans l’action, s’organise dans l’interaction et s’ajuste en permanence aux exigences de l’environnement. L’improvisation offre, à ce titre, un cadre privilégié pour observer la coopération des fonctions cognitives et leur capacité d’adaptation, notamment au fil du vieillissement.

Cette perspective ne se substitue pas aux approches cliniques existantes ; elle en élargit l’horizon. Elle invite à concevoir la stimulation cognitive comme un processus vivant, relationnel et dynamique. Vieillir ne consiste peut-être pas à entraîner le cerveau contre le temps, mais à lui offrir des situations où il peut continuer à s’engager, à créer et à se transformer.

Référence 

Bassis, D., Rybko, J., & Maor, R. (2023). It’s never too late to improvise: The impact of theatre improvisation on elderly population. Experimental Aging Research49(2), 83–99.

Krueger, K. R., Winer, J. P., Lattimore, D. C., Beck, T., Dennis, K., Carswell, C., Saper, C., & Hainselin, M. (2025). Improv as cognitive activityFrontiers in aging neuroscience17, 1520698.

Noice, T., Noice, H. (2011). Enhancing Healthy Cognitive Aging Through Theater Arts. In: Hartman-Stein, P., LaRue, A. (eds) Enhancing Cognitive Fitness in Adults. Springer, New York, NY.

L’équipe Neuro & Psycho
+ posts

Publications similaires