Mort imminente : que révèle vraiment le cerveau au seuil de la vie ?
Lorsque le cœur cesse soudainement de battre, l’intuition voudrait que la conscience s’efface aussitôt. Pourtant, les neurosciences montrent depuis une dizaine d’années que le cerveau ne sombre pas dans l’obscurité immédiatement. La mort biologique n’est pas un interrupteur, mais un passage. Pendant quelques secondes à quelques dizaines de secondes, les réseaux cérébraux oscillent entre effondrement et hyperactivité, produisant des états mentaux d’une intensité inhabituelle.
Cette découverte est venue d’une étude devenue emblématique. En 2013, une équipe de l’Université du Michigan a enregistré l’activité cérébrale de rats soumis à un arrêt cardiaque expérimental. Ils s’attendaient à une chute immédiate du signal. Ils ont observé l’inverse : une flambée d’ondes gamma, ces oscillations rapides habituellement liées à l’attention, à la perception consciente et à l’intégration multisensorielle. Cette activité était plus organisée, plus synchronisée encore que lors de l’état éveillé.
Ce résultat a poussé les chercheurs à examiner de près les toutes dernières secondes d’activité cérébrale chez les humains en réanimation. En 2023, des enregistrements chez des patients en arrêt cardiaque ont révélé des patterns similaires : juste avant l’effondrement total, des réseaux fronto-pariétaux montrent des signes transitoires de réactivation. Le cerveau, même en manque d’oxygène, semble tenter de préserver un minimum d’intégration, comme un dernier sursaut d’organisation.
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Ce moment fragile, ni la vie, ni encore l’absence totale d’activité, constitue le terrain sur lequel naissent de nombreuses expériences de mort imminente. C’est dans cet entre-deux que la lumière, les sensations de flottement et le sentiment de lucidité extrême prennent forme. Non pas après la mort du cerveau, mais au moment où il lutte encore pour maintenir un fragment de conscience.
Lumière, tunnel et sortie du corps
Les récits d’expériences de mort imminente décrivent une structure étonnamment stable d’un témoignage à l’autre. Les personnes évoquent souvent une lumière intense, la traversée d’un tunnel, la sensation d’être irrésistiblement attirées vers un point lumineux, ou encore l’impression de flotter au-dessus de leur propre corps, comme si la conscience s’était momentanément détachée du corps physique. Ces expériences ne relèvent ni du hasard ni d’une confusion désorganisée. Elles traduisent la façon dont certaines régions du cerveau réagissent lorsque l’apport en oxygène se raréfie, révélant des mécanismes neurobiologiques communs à de nombreux témoignages.
Le tunnel lumineux, par exemple, est l’une des signatures les mieux comprises. Le cortex visuel, très sensible à l’hypoxie, s’effondre en périphérie avant de perdre son centre. Ce déséquilibre provoque mécaniquement un rétrécissement du champ visuel. Dans des études sur les pertes de connaissance induites (chez les pilotes de chasse notamment), les volontaires décrivent l’apparition d’une lumière centrale entourée d’une obscurité croissante. L’appel de la lumière, souvent décrit lors des expériences de mort imminente, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique physiologique, en écho aux réactions spécifiques du cerveau lorsque ses conditions de fonctionnement sont profondément altérées.
La sortie du corps, quant à elle, touche le cœur même de notre identité corporelle. La jonction temporo-pariétale, située au croisement des lobes pariétal et temporal, est la zone qui construit le sentiment que « je suis dans mon corps ». Cette région cérébrale intègre en permanence les informations issues de la vision, du toucher, du système vestibulaire et de la proprioception afin de maintenir une représentation cohérente du corps dans l’espace. Lorsque son fonctionnement est perturbé, cette représentation corporelle peut se désorganiser, entraînant une altération du sentiment d’ancrage corporel et, chez certaines personnes, l’impression subjective que le point de vue conscient se déplace hors du corps.
Ce phénomène a été observé directement en clinique au début des années 2000 par le neurologue Olaf Blanke et son équipe. Lors de la préparation à une chirurgie de l’épilepsie, une patiente, maintenue éveillée, a rapporté à plusieurs reprises une sensation de sortie du corps lorsque les médecins stimulaient électriquement une zone très précise de la jonction temporo-pariétale droite. Elle décrivait alors l’impression de flotter au-dessus de son corps et de s’observer depuis un point de vue externe. Dès que la stimulation cessait, l’expérience disparaissait instantanément. L’effet était reproductible, strictement localisé et dépendant d’une région corticale identifiée, ce qui excluait l’hypothèse d’un simple imaginaire ou d’un état onirique.
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Ces observations cliniques ont ensuite trouvé un écho expérimental chez des sujets sains. Des études utilisant la réalité virtuelle ont montré qu’il est possible de provoquer une illusion très similaire en créant un conflit sensoriel artificiel. En synchronisant la vision d’un corps filmé à distance avec des stimulations tactiles réellement ressenties, les chercheurs ont déplacé le sentiment d’être « localisé » dans le corps. Ce décalage suffit à convaincre le cerveau que le point à partir duquel l’expérience est vécue a changé d’emplacement.
Ces données éclairent la dynamique à l’œuvre lors des expériences de mort imminente. Dans ce contexte, l’hypoxie entraîne une désorganisation profonde du traitement sensoriel. Les signaux qui, en temps normal, stabilisent le sentiment d’incarnation issus de la vision, du système vestibulaire et de la proprioception, deviennent instables et incohérents. Face à cette perturbation extrême, le cerveau fait ce qu’il fait toujours et tente de reconstruire une expérience unifiée à partir d’informations fragmentées. Il peut alors émerger une perspective décentrée, un point de vue subjectif à partir duquel la scène paraît à nouveau structurée. Il ne s’agit pas d’une conscience quittant réellement le corps, mais d’une reconfiguration transitoire des représentations neuronales du corps et du soi, dans un état physiologique profondément altéré.
Un cerveau étonnamment vivant au bord de l’extinction
Les expériences de mort imminente ne se produisent pas dans un cerveau inactif. Elles émergent dans un cerveau encore fonctionnel, mais soumis à des perturbations physiologiques extrêmes. Les données cliniques convergent pour montrer que lorsque l’activité neuronale cesse réellement, aucun contenu expérientiel ne peut être encodé en mémoire. Les récits d’expériences de mort imminente correspondent ainsi à une fenêtre transitoire parfois très brève durant laquelle l’activité cérébrale est fortement altérée, mais demeure suffisante pour permettre l’émergence d’une expérience consciente et son inscription ultérieure dans le souvenir.
L’effet psychologique de ces épisodes est immense. Beaucoup de personnes rapportent une transformation durable, une diminution de la peur de mourir, un changement de priorités, parfois un sentiment renouvelé de sens. Ces effets ne sont pas en contradiction avec leur origine cérébrale. Au contraire, l’association entre extrême intensité émotionnelle, lutte physiologique et perturbation sensorielle favorise la consolidation mnésique. Le souvenir devient lumineux, fondateur.
Ce que la science montre, en fin de compte, est la puissance d’un cerveau qui, même lorsqu’il perd son ancrage, tente de préserver un récit, une cohérence, une dernière image du monde. Les expériences de mort imminente ne disent pas ce qu’il y a « après ». Elles témoignent de ce qui reste vivace dans les secondes où la vie se vide. Un cerveau qui résiste, jusqu’à sa dernière impulsion électrique.
Références
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Sara Lakehayli
Docteur en neuroscience cliniques et santé mentale, PhD
Membre associée au Laboratoire des Maladies du Système Nerveux, Neurosensorielles et du Handicap, Faculté de Médecine et de Pharmacie de Casablanca.
Professeur à l'école supérieure de psychologie