Le rôle oublié du corps dans Alzheimer
La maladie d’Alzheimer est souvent réduite, dans l’imaginaire collectif, à une simple atteinte de la mémoire. Oublier des noms, des visages, des dates ou des rendez-vous serait, à elle seule, la signature de la maladie. Cette représentation, bien que partiellement fondée, reste profondément réductrice. Elle masque la complexité et la profondeur d’une pathologie neurodégénérative qui bouleverse progressivement l’ensemble du fonctionnement de la personne.
Décrite pour la première fois en 1906 par le neurologue allemand Alois Alzheimer, cette maladie ne se limite pas à l’effacement des souvenirs. Elle atteint peu à peu les structures cérébrales impliquées dans l’orientation, le langage, la planification de l’action, la régulation émotionnelle et la perception du corps. Avec l’évolution de la maladie, ce n’est pas seulement la mémoire qui vacille, mais le rapport au monde, aux autres et à soi-même.
Le corps, autrefois familier et évident, peut devenir source d’étrangeté. Les gestes perdent leur spontanéité, les déplacements deviennent incertains, l’espace se fragmente. Les émotions, parfois mal régulées, envahissent le vécu quotidien : anxiété diffuse, agitation, repli ou désinhibition. Peu à peu, c’est le sentiment d’exister de manière continue et cohérente qui se fragilise.
Comprendre la maladie d’Alzheimer implique donc de dépasser une vision strictement cognitive pour reconnaître l’atteinte globale de la personne, dans ses dimensions psychiques, corporelles et relationnelles. C’est précisément à cette interface subtile entre le psychique et le corporel, là où le cerveau, le corps et l’émotion s’entrelacent, que la psychomotricité trouve toute sa place et tout son sens.
Une maladie du cerveau… et du corps vécu
La maladie d’Alzheimer est une pathologie neurodégénérative complexe, évolutive, caractérisée par une atteinte progressive et irréversible de certaines structures cérébrales indispensables au fonctionnement cognitif, sensoriel, moteur et émotionnel. Sur le plan neurobiologique, cette dégénérescence est liée à l’accumulation anormale de plaques amyloïdes et de dégénérescences neurofibrillaires, entraînant une altération de la communication entre les neurones puis leur mort progressive.
Parmi les régions cérébrales les plus précocement touchées figure l’hippocampe, structure centrale pour la mémoire épisodique et l’orientation spatiale. Son atteinte explique les premières plaintes mnésiques : oublis répétés, difficultés à enregistrer de nouvelles informations, perte des repères temporels. Mais la maladie ne s’arrête pas là. Elle s’étend progressivement au cortex associatif, véritable carrefour cérébral chargé d’intégrer les informations sensorielles, motrices, émotionnelles et cognitives afin de produire une action adaptée, fluide et cohérente.
Dans les premiers temps de l’évolution, les signes cliniques sont majoritairement cognitifs : troubles de la mémoire récente, difficultés d’accès au langage, lenteur idéative, désorientation dans le temps et l’espace. Ces symptômes, facilement repérables, occupent naturellement le devant de la scène médicale et sociale. Pourtant, cette lecture essentiellement cognitive de la maladie reste incomplète. À mesure que la dégénérescence progresse, l’atteinte déborde le champ intellectuel pour toucher le fonctionnement psychomoteur global.
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Le fonctionnement psychomoteur renvoie à la manière dont le cerveau organise le mouvement, habite le corps et permet à la personne d’agir de façon intentionnelle dans son environnement. Dans la maladie d’Alzheimer, cette organisation se fragilise progressivement. Le corps, autrefois familier, automatisé et vécu comme évident, devient peu à peu source d’incertitude. Les gestes du quotidien perdent leur fluidité, leur précision et leur enchaînement naturel.
Des actions simples, acquises de longue date — se lever d’une chaise, marcher, boutonner un vêtement, utiliser des couverts, se brosser les dents — peuvent devenir étonnamment complexes. Cette difficulté n’est pas liée à un manque de volonté ni à une faiblesse musculaire, mais à l’apparition de troubles praxiques. Les apraxies illustrent parfaitement ce phénomène : la personne conserve l’intention et la compréhension de l’action, mais ne parvient plus à organiser correctement la succession des gestes nécessaires pour la réaliser.
Parallèlement, le schéma corporel, c’est-à-dire la représentation interne, dynamique et largement inconsciente du corps, tend à se désorganiser. Le patient peut éprouver des difficultés à situer ses membres dans l’espace, à coordonner ses mouvements ou à ajuster sa posture. Cette altération du vécu corporel engendre une insécurité motrice croissante, marquée par une démarche plus lente, plus prudente, parfois figée, et par un risque accru de déséquilibres et de chutes.
La relation à l’espace est également profondément modifiée. Des lieux pourtant connus et investis depuis des années deviennent déroutants. Le patient peut se perdre dans son propre domicile, mal apprécier les distances, hésiter devant un obstacle ou ne plus anticiper les changements de direction. Cette désorientation spatiale n’est pas uniquement cognitive : elle est aussi corporelle. Elle reflète une difficulté à se situer physiquement dans l’environnement, à coordonner le corps avec l’espace qui l’entoure.
À ces perturbations motrices et perceptives s’ajoute une dimension émotionnelle majeure. La perte de repères corporels, l’instabilité posturale et la difficulté à contrôler ses gestes génèrent fréquemment de l’anxiété, de l’agitation ou, à l’inverse, un repli psychomoteur. Le corps peut être vécu comme imprévisible, voire menaçant. Lorsque les mots viennent à manquer, l’expression émotionnelle passe alors davantage par le comportement, le mouvement, la posture ou l’attitude corporelle que par le langage verbal.
Ces manifestations psychomotrices ne doivent en aucun cas être considérées comme secondaires ou accessoires. Elles font partie intégrante de la maladie d’Alzheimer et participent pleinement à la souffrance psychique, à la perte d’autonomie fonctionnelle et à l’émergence de troubles du comportement. Comprendre Alzheimer comme une maladie du cerveau mais aussi du corps vécu permet d’élargir le regard clinique et d’ouvrir la voie à des prises en charge plus globales, plus humaines, centrées sur la personne dans toutes ses dimensions — cognitive, corporelle, émotionnelle et relationnelle.
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La psychomotricité comme boussole du quotidien
La psychomotricité repose sur un principe fondamental, à la fois simple dans son énoncé et profondément complexe dans ses implications cliniques : le corps, les émotions et les fonctions cognitives forment un tout indissociable. Penser, ressentir et agir ne sont pas des processus cloisonnés, mais des dimensions intimement intriquées, soutenues par des réseaux neuronaux communs. Les neurosciences contemporaines ont largement montré que les circuits moteurs, sensoriels, émotionnels et cognitifs dialoguent en permanence, notamment au niveau des structures sous-corticales, du cortex associatif, du cervelet et des systèmes fronto-limbiques.
Ainsi, toute altération du fonctionnement cérébral, comme celle observée dans la maladie d’Alzheimer, se répercute nécessairement sur le corps : posture, tonus, mouvement, rythme, expressivité. Inversement, toute expérience corporelle engage le cerveau, module les émotions et influence les capacités cognitives restantes. C’est sur cette circularité constante entre cerveau et corps que s’appuie la psychomotricité.
Dans le cadre de la maladie d’Alzheimer, cette approche globale prend une valeur particulière. Face à une pathologie neurodégénérative évolutive, le psychomotricien n’a pas pour objectif de restaurer des performances antérieures ni de « réparer » une fonction déficitaire, ce qui relèverait d’une logique rééducative inadaptée. Son travail s’inscrit dans une perspective de soutien : préserver les capacités encore disponibles, ralentir leur déclin, compenser les fragilités émergentes et accompagner la personne dans les transformations progressives de son fonctionnement.
L’enjeu central est le maintien d’une continuité du vécu corporel. Même lorsque les capacités cognitives s’altèrent, le corps reste un support fondamental de l’identité. Les mémoires sensorielles, émotionnelles et procédurales, souvent préservées plus longtemps que la mémoire déclarative, constituent des leviers essentiels de l’intervention psychomotrice. En s’appuyant sur ces systèmes neurologiques relativement résistants, la psychomotricité permet à la personne de continuer à se reconnaître, à éprouver des sensations familières et à se sentir en sécurité.
Toute prise en charge psychomotrice débute par une évaluation clinique fine, dynamique et individualisée. Celle-ci ne vise pas à établir un simple inventaire de déficits, mais à comprendre le fonctionnement global de la personne. Elle explore le tonus musculaire, souvent instable dans la maladie d’Alzheimer, oscillant entre hypertonie de défense et hypotonie de désinvestissement. Elle analyse l’équilibre statique et dynamique, la coordination globale et fine, le rythme moteur, la posture, la qualité de la marche et l’adaptation du corps aux contraintes de l’environnement.
Cette évaluation s’intéresse également à la manière dont la personne habite son corps : se sent-elle en confiance ou en insécurité ? Son corps est-il investi ou évité ? Observe-t-on une agitation, une rigidité, une lenteur ou un appauvrissement gestuel ? Ces éléments fournissent des indications précieuses sur l’état neurologique, mais aussi sur le vécu émotionnel et relationnel du patient.
En effet, l’évaluation psychomotrice intègre pleinement la dimension affective. Chez les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer, l’anxiété, l’agitation psychomotrice, l’irritabilité, l’opposition ou, à l’inverse, le retrait et l’inhibition sont fréquents. Ces manifestations sont rarement de simples « troubles du comportement ». Elles constituent bien souvent une réponse corporelle à la perte de repères internes, à l’incompréhension de l’environnement ou à un sentiment d’insécurité profonde. Le psychomotricien cherche alors à décoder ce que le corps exprime lorsque le langage verbal devient défaillant.
Sur le plan pratique, l’intervention psychomotrice s’appuie sur des médiations corporelles simples, répétitives et sécurisantes, choisies en fonction du stade de la maladie et des capacités du moment. La marche accompagnée, par exemple, sollicite les réseaux moteurs et vestibulaires, stimule l’orientation spatiale et renforce les ajustements posturaux, tout en ayant un effet régulateur sur l’anxiété. Elle permet également de travailler la confiance corporelle et la relation à l’autre dans un cadre contenant.
Les jeux de rythme mobilisent quant à eux des circuits neurologiques impliqués dans la coordination, la temporalité et la mémoire procédurale. Le rythme, souvent conservé longtemps, offre un support structurant pour l’action et favorise le plaisir du mouvement partagé. Les techniques de relaxation et de détente corporelle agissent sur le système nerveux autonome, contribuant à une régulation du tonus, à une diminution de l’agitation et à l’installation d’un sentiment de sécurité interne.
Le travail autour du schéma corporel vise à renforcer la perception des limites du corps, la conscience des appuis et la localisation des segments corporels. Ces éléments sont essentiels pour prévenir les chutes et soutenir l’autonomie motrice. La stimulation sensorielle — tactile, proprioceptive et vestibulaire — permet de solliciter des voies sensorielles souvent mieux préservées, en réactivant des sensations fondamentales qui ancrent la personne dans l’ici et maintenant.
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Au-delà des médiations utilisées, la relation thérapeutique constitue un outil central de la psychomotricité. La qualité de présence du psychomotricien, son ajustement tonique, le respect du rythme de la personne, la répétition rassurante et la stabilité du cadre offrent une contenance essentielle. Dans une maladie où les repères cognitifs s’effacent progressivement, cette continuité corporelle et relationnelle devient un véritable point d’ancrage neurologique et émotionnel.
Ainsi, la psychomotricité ne se limite pas à une action sur le mouvement. Elle soutient la personne dans sa globalité, en mobilisant les ressources corporelles, émotionnelles et neurologiques encore disponibles. Elle permet de maintenir, aussi longtemps que possible, un lien vivant avec son corps, avec les autres et avec l’environnement, malgré l’avancée de la maladie.
Préserver le mouvement, préserver l’identité
Le mouvement n’est jamais un simple acte mécanique. Il constitue l’aboutissement visible d’un ensemble complexe de processus neurologiques, émotionnels et relationnels. Chaque geste mobilise des réseaux cérébraux impliquant les aires motrices, sensorielles, associatives et limbiques, mais aussi l’histoire du sujet, ses habitudes corporelles et son rapport au monde. Marcher, se lever, tendre la main ou s’orienter dans l’espace sont des actions chargées de sens, construites au fil de la vie et profondément ancrées dans la mémoire corporelle. Le mouvement est ainsi envisagé comme un véritable langage. Il exprime une intention, une émotion, une manière d’entrer en relation avec l’environnement et avec autrui. Lorsque les mots se raréfient ou perdent leur précision, le corps continue de parler : par la posture, le tonus, le rythme, la direction du regard ou la qualité du geste. Ce langage corporel est souvent plus stable et plus authentique que le langage verbal, particulièrement dans les pathologies neurodégénératives.
Chez la personne atteinte de la maladie d’Alzheimer, préserver le mouvement ne consiste donc pas seulement à maintenir une capacité motrice fonctionnelle. Il s’agit avant tout de préserver une manière d’être au monde. Continuer à bouger, à explorer l’espace, à ressentir son corps permet de maintenir un sentiment de continuité identitaire, même lorsque la mémoire autobiographique et le langage se désorganisent. Le corps conserve, par ses automatismes, ses postures et ses rythmes, la trace de l’histoire du sujet bien au-delà de ce qui peut être raconté.
Sur le plan neurologique, cette approche s’appuie sur le fait que certaines formes de mémoire, notamment la mémoire procédurale, sensorielle et émotionnelle, sont souvent relativement préservées dans les stades légers à modérés de la maladie. Ces mémoires reposent sur des circuits neuronaux distincts de ceux de la mémoire déclarative, impliquant notamment les noyaux gris centraux, le cervelet, les aires sensorielles et les structures limbiques. La psychomotricité mobilise ces réseaux en proposant des actions familières, répétitives et sécurisantes, qui sollicitent des compétences encore disponibles.
D’un point de vue pratique, la rééducation psychomotrice s’appuie sur des gestes simples, connus, porteurs de sens pour la personne. Reproduire une marche régulière, retrouver un rythme de pas, effectuer un transfert postural ou manipuler un objet familier permet de réactiver des schémas moteurs profondément inscrits. Ces actions, même élémentaires, contribuent à renforcer le sentiment de reconnaissance de soi et de continuité personnelle.
Les séances de psychomotricité offrent ainsi un espace thérapeutique où le corps peut redevenir un point d’appui plutôt qu’une source d’angoisse. En travaillant sur la stabilité posturale, les ajustements toniques, la coordination et l’orientation spatiale, le psychomotricien aide la personne à retrouver des repères corporels fiables. Cette stabilisation du corps a des répercussions directes sur le vécu émotionnel : lorsque le corps est plus stable, l’environnement devient moins menaçant, l’anxiété diminue et l’agitation se régule.
De nombreuses manifestations qualifiées de « troubles du comportement » — agitation, errance, opposition, cris ou déambulation incessante — trouvent en réalité leur origine dans une insécurité corporelle et spatiale. La personne ne sait plus comment se situer, ni comment se poser dans l’espace. Son corps devient un lieu d’incertitude. En redonnant des repères sensorimoteurs clairs, constants et répétitifs, la psychomotricité permet un apaisement interne souvent observable dès les premières séances.
Le mouvement devient alors un médiateur central de la régulation émotionnelle. Marcher dans un cadre sécurisé, suivre un rythme sonore ou corporel, répéter un enchaînement moteur simple ou retrouver des gestes du quotidien permet à la personne de se recentrer, de canaliser son énergie et de retrouver un sentiment de maîtrise. Cette régulation corporelle soutient indirectement les fonctions attentionnelles et relationnelles, favorisant des interactions plus apaisées avec les proches et les soignants.
La prévention des chutes constitue également un axe fondamental de la rééducation psychomotrice. Les altérations de l’équilibre, de la posture et de la coordination exposent les personnes atteintes d’Alzheimer à un risque élevé de chutes, souvent vécu comme un traumatisme physique mais aussi psychique. En travaillant sur la conscience des appuis, les ajustements posturaux, la coordination dynamique et l’adaptation du corps aux contraintes de l’environnement, la psychomotricité contribue à renforcer la sécurité motrice et la confiance dans le mouvement.
Mais au-delà de la prévention des risques, préserver le mouvement, c’est préserver la dignité. C’est permettre à la personne de rester actrice de ses gestes, même simples, et de continuer à éprouver son corps comme un lieu vivant, porteur de sens. Dans une maladie marquée par la perte, la désorganisation et l’effacement progressif des repères cognitifs, le mouvement devient un fil conducteur : un lien entre ce qui a été, ce qui est encore possible et ce qui reste à vivre.
Ainsi, en psychomotricité et en rééducation psychomotrice, préserver le mouvement revient fondamentalement à préserver l’identité. Tant que le corps peut s’exprimer, une part essentielle de la personne demeure présente, reconnue et en relation avec le monde.
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Sécuriser sans contraindre, accompagner sans infantiliser
Dans une pathologie comme la maladie d’Alzheimer, où les mots s’effacent progressivement et où la communication verbale devient difficile, le corps devient un langage privilégié et essentiel. Le regard, la posture, le geste, le toucher professionnel et sécurisant deviennent des vecteurs de sens, de communication et de confort pour la personne. Chaque contact, chaque mouvement attentif, chaque soutien postural sont porteurs d’informations, de réassurance et de lien affectif.
Sur le plan éthique et déontologique, cette approche s’inscrit dans le respect fondamental de la personne : la dignité, l’autonomie et l’intégrité corporelle sont prioritaires. Les interventions psychomotrices doivent être menées avec consentement, même implicite, en respectant le rythme et les limites de chaque individu. Le psychomotricien adopte une posture de bienveillance active : il accompagne sans contraindre, guide sans imposer, sécurise sans infantiliser, et veille constamment à ne jamais réduire la personne à sa pathologie. Ces principes sont en lien direct avec les codes de déontologie médicale et paramédicale, qui insistent sur le respect de la personne, la bientraitance, et la considération de sa subjectivité et de son vécu.
Cette approche humaine soutient l’estime de soi, l’identité et le sentiment d’être reconnu malgré les pertes cognitives. Le corps devient un support d’expression émotionnelle lorsque le langage fait défaut. Par exemple, un simple geste de guidance dans un transfert postural peut apaiser une anxiété intense, alors qu’un toucher rassurant peut renforcer la confiance et diminuer l’agitation. Les observations psychologiques et psychomotrices sont ainsi étroitement liées : le corps exprime ce que les mots ne peuvent plus dire. En pratique, la psychomotricité s’inscrit dans une dynamique pluridisciplinaire. Le psychomotricien travaille aux côtés des médecins pour ajuster les traitements, avec les infirmiers pour sécuriser les soins quotidiens, avec les orthophonistes pour soutenir la communication, avec les ergothérapeutes pour faciliter les gestes de la vie quotidienne, et avec les psychologues pour comprendre et accompagner le vécu émotionnel. Dans ce cadre, la psychomotricité apporte une dimension profondément humaine et relationnelle : elle crée un espace où la personne est accueillie dans sa globalité, avec ses forces, ses fragilités et sa subjectivité.
Par exemple, lors d’une séance, l’accompagnement dans la marche ou dans un enchaînement de mouvements simples n’est pas uniquement un travail moteur. Il s’agit de créer un cadre sécurisant, d’observer les réactions émotionnelles, d’ajuster la distance, le tonus, la guidance en fonction des besoins du patient. Le psychomotricien peut ainsi adapter sa posture, sa voix et son toucher pour rassurer, soutenir l’autonomie et favoriser l’expression émotionnelle. Ces pratiques reflètent la convergence de l’éthique, de la psychologie et de la psychomotricité : chaque geste est réfléchi, respectueux, porteur de sens et de lien humain.
Ainsi, la psychomotricité ne se limite pas à une intervention technique ou rééducative. Elle place la personne au centre de la prise en charge, favorise le respect de son intégrité, soutient son identité et son estime de soi, et rappelle à chaque professionnel la primauté de la dimension humaine dans les soins, même dans le contexte d’une maladie évolutive et déstabilisante.
Quand la relation passe par le corps
Accompagner une personne atteinte de la maladie d’Alzheimer dépasse la simple lutte contre la perte cognitive. Il s’agit avant tout de reconnaître et de valoriser ce qui demeure encore vivant et accessible : des sensations corporelles, un rythme moteur, un geste familier, une émotion partagée. Lorsque le langage verbal s’altère progressivement, le corps devient alors un vecteur central de communication et de relation, permettant à la personne de rester présente dans l’interaction autrement que par les mots.
Cette place centrale du corps s’explique par le fait que certaines voies sensorielles et motrices, ainsi que la mémoire procédurale et émotionnelle, sont souvent relativement préservées aux stades légers et modérés de la maladie. Le cerveau continue de percevoir, d’enregistrer et de répondre aux stimulations tactiles, vestibulaires et proprioceptives. La psychomotricité s’appuie précisément sur ces capacités résiduelles en proposant des expériences corporelles sécurisantes et structurantes, capables d’activer des réseaux neuronaux encore fonctionnels et de soutenir le sentiment de continuité et de contrôle de soi.
Dans ce cadre, la relation se construit à travers des médiations corporelles adaptées. Accompagner la marche en synchronisant le pas, proposer des jeux de rythme ou de coordination, guider un geste précis ou partager un mouvement simple sont autant de moyens d’entrer en relation. Ces activités visent non seulement le maintien ou la restauration de la motricité, de l’équilibre et de la coordination, mais participent également à l’expression émotionnelle, à la réduction de l’anxiété et au renforcement de la confiance corporelle, éléments essentiels de la qualité de vie et du lien relationnel.Le psychomotricien observe et s’adapte en permanence à l’état psychologique et physique du patient : le tonus musculaire, la réactivité, la posture, les expressions du visage, les respirations et la qualité du mouvement deviennent des signaux pour ajuster l’accompagnement. Cette attention fine transforme chaque geste en outil relationnel, garantissant une interaction authentique et respectueuse.
La dimension psychologique de cette approche est centrale : reconnaître et valider les ressentis corporels et émotionnels préserve l’estime de soi, soutient l’identité et réduit le sentiment d’isolement. Même un geste aussi simple qu’un pas retrouvé, une main tenue ou un sourire déclenché par un contact physique sécurisant peut représenter une victoire pour la personne et un maintien de sa dignité.
Ainsi, la psychomotricité illustre une vérité fondamentale : tant que le corps peut ressentir, réagir et entrer en relation, la communication et le lien humain restent possibles. Même lorsque la parole se perd, le corps permet de maintenir la présence, l’expression et la dignité, faisant de chaque geste partagé un moment de soin, de reconnaissance et de relation authentique.
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Le corps comme mémoire et fil conducteur
La maladie d’Alzheimer est bien plus qu’une perte de mémoire : elle touche le cerveau, le corps, les émotions et la manière dont la personne se situe dans le monde. Comprendre cette pathologie comme un trouble du vécu corporel autant que cognitif permet d’élargir le regard clinique et d’adopter une approche véritablement centrée sur la personne.
La psychomotricité offre un cadre unique pour accueillir cette réalité. Elle part d’une évidence profondément humaine : tant que le corps peut ressentir, percevoir et agir, la relation reste possible, la mémoire corporelle continue de fonctionner, et l’identité de la personne peut se maintenir. Par la guidance, le rythme, la coordination et la stimulation sensorielle, la psychomotricité soutient les capacités restantes, régule l’anxiété et l’agitation, sécurise les déplacements et favorise l’expression émotionnelle.
Mais au‑delà des exercices et de la rééducation, la psychomotricité rappelle l’importance de la présence à l’autre. Chaque geste, chaque contact, chaque mouvement partagé est porteur de sens, de reconnaissance et de dignité. Elle inscrit la personne dans le temps et l’espace, lui offre un repère stable face à la désorientation progressive et maintient un lien humain, essentiel et irremplaçable.
Ainsi, préserver le mouvement, accompagner le corps, c’est préserver l’histoire, l’identité et la dignité de chaque personne atteinte d’Alzheimer. Dans une maladie qui efface peu à peu les mots et les souvenirs, le corps devient mémoire, langage et fil conducteur. La psychomotricité, par son approche globale et humaine, rappelle que tant que le corps peut s’exprimer, la personne reste présente, reconnue et en relation avec le monde.

Saad Chraibi
Psychomotricien
• Diplômé de l’Université Mohammed VI à Casablanca, exerçant en libéral dans son propre cabinet à Casablanca (Maroc).
• Adopte une approche globale et intégrative, prenant en compte les dimensions corporelle, psychique, émotionnelle et relationnelle de la personne.
• Ancien étudiant en médecine (4 années), disposant d’une solide formation biomédicale et d’une rigueur clinique intégrée à sa pratique psychomotrice.
• Expérience professionnelle diversifiée : structures associatives, exercice libéral, travail interdisciplinaire avec orthophonistes, psychologues, neuropsychologues.
• Spécialisé dans l’adaptation des prises en charge à des profils variés, avec une forte orientation vers le travail en réseau.
• Investi dans des projets thérapeutiques personnalisés, fondés sur des évaluations précises et respectueux du rythme, de l’histoire et du potentiel de chaque patient, quel que soit son âge.