Apprendre les pieds dans l’herbe
Longtemps, l’école s’est pensée entre quatre murs. Des murs protecteurs, structurants, rassurants. Pourtant, depuis une dizaine d’années, une idée progresse discrètement dans les cours de récréation, les jardins publics, parfois même en lisière de forêt : et si apprendre dehors n’était pas une lubie pédagogique, mais une réponse fondée sur la science à certains défis de l’école contemporaine ?
Aujourd’hui, les recherches sont suffisamment nombreuses et solides pour l’affirmer : l’apprentissage en plein air n’est pas seulement agréable, il est cognitivement pertinent. D’un point de vue neuroscientifique, l’idée n’a rien de surprenant. Le cerveau humain n’a pas évolué dans des salles closes, assis six heures par jour sur une chaise. Il s’est construit au fil de millions d’années dans des environnements ouverts, changeants, riches en stimulations sensorielles naturelles.
Les environnements naturels (arbres, herbe, lumière du jour, variations sonores) offrent ce que les chercheurs appellent une stimulation modérée et non intrusive. Contrairement aux écrans, aux bruits urbains ou à la surcharge d’informations, la nature sollicite l’attention sans la saturer. C’est le cœur de la théorie de la restauration de l’attention, aujourd’hui largement validée : lorsqu’un enfant est exposé à un environnement naturel, son système attentionnel peut se réguler, se reposer, puis redevenir plus efficace.
Quand la nature restaure l’attention
Les études publiées ces dernières années affirment que le temps passé dehors améliore les capacités attentionnelles des enfants et des adolescents. Concrètement, cela signifie une meilleure concentration, moins de fatigue cognitive et une plus grande disponibilité mentale pour apprendre.
Ce point est essentiel à comprendre. L’apprentissage ne dépend pas uniquement de la qualité du contenu enseigné, mais de l’état du cerveau qui reçoit ce contenu. Un cerveau saturé d’efforts attentionnels apprend moins bien, mémorise moins, transfère moins. Or, plusieurs études montrent que des séances d’apprentissage à l’extérieur, même courtes, ont un effet mesurable sur la qualité de l’attention lors des activités scolaires suivantes.
La classe à l’extérieur ne transforme pas uniquement l’attention. Elle modifie aussi la manière dont le savoir est incarné. Les neurosciences actuelles parlent de plus en plus de cognition incarnée : marcher, observer, toucher, orienter son corps dans l’espace contribue à structurer les représentations mentales. Dehors, l’enfant ne se contente pas d’entendre une notion abstraite. Il la relie à une expérience vécue. Mesurer une distance dans un parc, observer un cycle biologique réel, lire un texte à voix haute sous un arbre : ces situations mobilisent simultanément plusieurs réseaux neuronaux, ce qui renforce la mémorisation et la compréhension.
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Un cerveau façonné pour le dehors
Les élèves engagés dans des activités pédagogiques en plein air montrent davantage d’intérêt, de curiosité et de participation active. Sur le plan neurobiologique, cela s’explique en partie par l’activation des circuits de la récompense. La nouveauté, le mouvement, la liberté relative de posture stimulent la dopamine, un neurotransmetteur clé de l’apprentissage. La classe dehors ne rend pas magiquement les contenus plus faciles, mais elle place le cerveau dans un état de disponibilité cognitive plus favorable à leur traitement.
Les neurosciences montrent par ailleurs que l’apprentissage en plein air active simultanément plusieurs systèmes cérébraux : les réseaux de l’attention, les circuits de la motivation, mais aussi les aires sensori-motrices liées au mouvement et à l’exploration de l’espace. Cette activation conjointe favorise ce que les chercheurs décrivent comme un encodage plus profond de l’information. Le savoir n’est alors pas seulement entendu ou mémorisé, il est vécu. C’est l’un des mécanismes qui explique pourquoi les connaissances acquises dans des contextes concrets sont souvent mieux retenues et plus facilement transférables.
Cette disposition cognitive rejoint directement une autre dimension aujourd’hui centrale à l’école : le bien-être. Là encore, les données convergent. Les environnements naturels exercent un effet démontré sur la diminution du stress physiologique. Des études mesurant le cortisol, l’hormone du stress, montrent que le temps passé à l’extérieur favorise une meilleure régulation émotionnelle, en particulier chez les enfants présentant des difficultés attentionnelles ou une hypersensibilité au bruit et à la promiscuité.
Ce climat émotionnel plus apaisé ne se limite pas à un bénéfice individuel. Il crée aussi les conditions d’un fonctionnement social plus harmonieux. Les recherches indiquent une diminution des conflits mineurs et une amélioration de la coopération lors des activités menées en extérieur. Ces effets relationnels constituent un levier souvent sous-estimé des apprentissages, tant l’émotionnel et le social conditionnent l’engagement cognitif.
Reste alors une question fréquemment posée : apprendre dehors, est-ce apprendre moins sérieusement ?
Les données disponibles permettent de répondre sans ambiguïté. Les apprentissages académiques ne sont pas dégradés et sont parfois améliorés, notamment en sciences, en langage et en mathématiques appliquées. L’enseignement en extérieur ne dilue pas les exigences scolaires ; il modifie le contexte d’apprentissage d’une manière qui peut en renforcer l’efficacité.
Le dehors favorise la contextualisation. Un concept abstrait devient plus signifiant lorsqu’il est relié à une situation réelle, ce qui améliore à la fois la compréhension conceptuelle et la capacité de transfert des connaissances. En ce sens, l’apprentissage en extérieur agit comme un amplificateur de sens, sans se substituer aux autres formes d’enseignement. Il ne s’agit donc pas d’opposer la classe et l’extérieur, mais de les articuler intelligemment. Les chercheurs sont unanimes sur ce point : la classe dehors n’est ni une méthode miracle ni une approche exclusive. C’est un outil pédagogique parmi d’autres, dont l’efficacité repose sur la régularité, la cohérence et une intention pédagogique clairement définie.
Les données montrent d’ailleurs que quelques heures par semaine suffisent à produire des effets mesurables. L’enjeu n’est pas de « faire classe dehors » en permanence, mais d’introduire une variation des contextes d’apprentissage respectueuse du fonctionnement cérébral. Cette alternance entre intérieur et extérieur agit comme une véritable respiration cognitive, permettant de renouveler l’attention, l’engagement et la disponibilité mentale des élèves.
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Une école plus en phase avec le développement de l’enfant
Ce que révèle l’ensemble de ces travaux, c’est moins une mode pédagogique qu’un décalage ancien entre l’organisation scolaire et les besoins neurodéveloppementaux des enfants. Bouger, explorer, observer, manipuler, interagir avec le réel ne sont pas des distractions à canaliser, mais des conditions naturelles de l’apprentissage humain. Le cerveau de l’enfant n’est pas conçu pour apprendre immobile, en environnement clos, de manière continue et abstraite. Dans cette perspective, la classe à l’extérieur ne constitue ni un retour en arrière ni une concession à la facilité. Elle s’inscrit au contraire dans une avancée fondée sur une compréhension plus fine du fonctionnement cérébral. Apprendre les pieds dans l’herbe, c’est reconnaître que le savoir s’ancre plus durablement lorsqu’il est porté par le corps, soutenu par l’attention et nourri par l’expérience sensorielle.
À l’heure où l’école est confrontée à la fatigue cognitive, à la fragilisation de l’attention et au mal-être croissant des élèves, l’enseignement en extérieur apparaît comme un ajustement nécessaire. Un changement de cadre, une ouverture vers le vivant, une alternance réfléchie des espaces d’apprentissage suffisent parfois à restaurer ce que le cerveau réclame en silence : de l’air, du mouvement et du sens. Car le cerveau n’apprend jamais aussi bien que lorsqu’on lui redonne de l’air, du mouvement et des raisons d’être pleinement attentif au monde qui l’entoure.
Référence
Vasilaki, M.-M., Zafeiroudi, A., Tsartsapakis, I., Grivas, G. V., Chatzipanteli, A., & Aphamis, C. (2025). Learning in nature: A systematic review and meta-analysis of outdoor recreation’s role in youth development. Education Sciences, 15(3), 332.
